AHARÉ MOT

LEVITIQUE XVI – XVIII : 30 Aharé mot, la mort et les épreuves
rabbi Michel Liebermann
(à la mémoire de tous nos chers disparus)

Le titre de notre paracha est une sorte de réplique d’un des rares récits du Lévitique. Tout comme les tragédies, elle traite de la mort soudaine et inexplicable des enfants. Notre paracha commence: « L’Éternel parla à Moïse, après la mort des deux fils d’Aaron, qui, s’étant avancés devant l’Éternel, avaient péri ….» (Lévitique XVI : 1).
Comme introduction au cérémonial de Yom-Kippour, le texte nous rappelle la démarche imprudente de Nadav et Avihou qui, dans un accès d’enthousiasme, se sont approchés de l’autel sans préparation et sans que cela leur fût ordonné. Pour un grand nombre de commentateurs, on reste sur la position suivante : apporter une offrande improvisée constitue une faute impardonnable pour des personnages aussi en vue que les fils d’Aaron, eux qui venaient de recevoir l’onction des mains de Moïse et qui représentaient une référence morale et spirituelle au yeux des Bené-Israël. Comme nous pouvons le constater, nombreuses sont les pages des commentateurs sur ce sujet. Certains condamnent les fils de Aharon, d’autres en font des « justes impatients de servir l’Eternel », d’autres encore en font un « cas juridique ». Quoi qu’il en soit, parmi ces systèmes, je voudrais revenir sur une approche différente. Avant tout, c’est la mort (en grec tanatos) qui apparaît à côté de la sainteté (kedoucha).
La référence tardive au sort des fils d’Aaron suggère un désir subliminal de revisiter une plaie mal traitée lorsqu’elle est infligée. Rien n’aurait pu être plus accablant pour Aaron, frère de Moïse et Grand-Prêtre, que la perte publique de deux de ses fils, Nadav et Avihou, le jour même de son investiture en tant que grand prêtre de la nation, gardien du Tabernacle divin nouvellement achevé. La séquence brutale du triomphe et de la défaite, de l’acceptation et du rejet divins l’a réduit à un silence engourdi de chagrin indéterminé. Le Texte emploie le verbe vayidom aharon, et Aharon se figea.
Les détails de l’histoire sont si rares qu’ils sont étrangers. Après huit jours d’une cérémonie de consécration soigneusement exécutée, le sacrifice d’Aaron sur l’autel, le premier, est consommé par un signe indiscutable de faveur divine: le feu sur l’autel est allumé par Dieu. Nadav et Avihou s’approchent alors spontanément près du feu et avec de l’encens de leur propre fabrication en payent le prix de leur vie. La Torah nous fait observer par une remarque cryptique que le feu n’avait pas été commandé par Dieu et était donc considéré comme « étranger ».
Mais j’ai été persuadé de lire cette histoire existentiellement plutôt que de manière critique. La mort des fils d’Aaron n’était pas le résultat d’une erreur dans la chorégraphie prescrite du Tabernacle. Le destin de Nadav et de Avihou transmet une vérité bien plus profonde et troublante selon laquelle aucun rituel élaboré, impressionnant et exécuté avec précision ne devrait nous laisser l’illusion que nous avons placé Dieu sous le contrôle des humains. Au moment même où le Tabernacle entre en service, on enseigne à Israël la leçon sobre que la volonté divine demeure libre et impénétrable, la sagesse de Dieu reste, elle, insondable. Pour beaucoup qui pensent que la religion de la Torah est un ensemble de techniques « magiques pour amener Dieu à faire ce que nous voulons », j’ai le regret de rappeler que le chemin de la Torah est, et restera une quête pour donner un sens à nos vies. Pourquoi cela ? C’est afin de freiner les passions erratiques, superstitieuses et destructrices de l’humain qui se prend pour l’animal le plus intelligent de la terre, telle est la mission désespérée de la Torah. Désespérée, oui, car l’opposé de ces fonctionnements existent également à travers le formalisme et le ritualisme amenant l’individu à s’acquitter d’une mitsva, plutôt que de la vivre dans la sim’ha chèl mitsva, c.à.d. dans la joie de la prescription accomplie et de ce qu’elle génère autour de soi, voire (comme disent les cabalistes) participent à la métamorphose cosmique.
Ainsi, au début du livre du Lévitique, nous sommes avertis que toutes nos précautions sectaires (quelles qu’elles soient) ne nous épargneront pas le chagrin inconsolable d’une calamité soudaine. Oui, la souffrance fait partie de la vie dans un monde qui est inachevé et en constante évolution. La perte inimaginable de deux fils, pour le grand-prêtre Aharon, à l’apogée de la réalisation « religieuse et rituelle » confirme la présence inéluctable d’un danger imminent. Naître, c’est être une source de risque, et prendre des risques, et provoquer des risques. Le silence d’Aaron ( demama) suggère que la résignation est un état d’angoisse atténué par la perspicacité.
Le judaïsme nous demande de louer Dieu pour le mal qui nous frappe aussi bien que le bien qu’il nous prodigue. Quand la mort frappe quelqu’un qui nous est cher, nous luttons pour entonner l’ancienne affirmation, barou’h dayan emet, «Loué soit le Dieu de la vérité». Le monothéisme est inclusif; il ne tolère pas une autre source de mal. Chaque matin, nous prouvons dans nos prières que Dieu est le créateur de la lumière et des ténèbres. La base scripturaire d’un tel acte suprême d’auto-transcendance, la suppression de notre colère, est le deuxième verset du chema Israël : «Tu aimeras (aussi tu dois aimer) le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme et de toute ta force » ( Deutéronome VI : 5). Notre amour de Dieu ne s’effondre pas même lorsque nous sommes séparés de notre âme.
La réaffirmation de la bonté de Dieu dans la douleur est donc plus courageuse et certainement constructive. Nous refusons de laisser le début du chaos détruire le cadre de notre émouna, notre confiance et fidélité en l’Eternel. Nous ne sommes pas les victimes de divinités rivales. La grandeur de la création divine ne peut pas non plus être mesurée par notre destin personnel. Beaucoup de choses qui nous arrivent défient nos capacités de compréhension et d’appréhension. Néanmoins, au milieu du désespoir, nous osons chercher la lumière, le sens et la structure. Le Kaddich n’est certainement pas une prière de deuil et de plainte, mais un hymne à la souveraineté et à la compassion de Dieu.
Le judaïsme ne peut que nous aider à éviter d’aggraver notre souffrance, de ne pas souffrir soi-même, et il le fait en nous dotant d’une attitude de maintien de la vie, ce que j’appelle, une posture. À l’opposé, tout ce qui reste sous notre contrôle c’est que nous prenions en mains notre destin, c’est bien un vestige de liberté que nous ne devrions jamais mépriser. Avec cette posture vitale, notre peuple a appris avant tout, à rechercher, détecter, à vouloir extraire, ressortir, ne fut-ce qu’avec un mot, ou un signe, dans les profondeurs des ténèbres, même au coeur de l’indicible, oui, rechercher la petite lueur au fond de l’obscurité et dans la haine des hommes, afin de donner un sens à chaque situation qui semble désespérée. Du coup le peuple d’Israël peut laisser un héritage d’inspiration à toutes les sociétés en souffrance. Grâce à ses préceptes, le judaïsme nous fortifie pour supporter également les revers de la vie.
Rabbi Michel Liebermann

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