Bamidbar

Bamidbar I – IV : 20 rabbi Michel Liebermann

Nous rentrons dans le 4ième Livre de la Thora….. oui, il y a maturation dans le Texte. Après les Lois pour les Prêtres, Moïse doit procéder au recensement de son peuple ; pas n’importe comment. A nous d’observer quelles en étaient les motivations et surtout les conséquences. Puis nous pourrons comprendre l’un des sens pour aujourd’hui. C’est en même temps une méditation à la veille de la fête de Chavouot, rappelant la Révélation du divin au mont Sinaï.

« Fais un recensement de toute l’assemblée des Enfants d’Israël (Bamidbar 1:2). Rachi commente : Parce qu’ils [Israël] Lui sont chers, Il les compte tout le temps. Quand ils sont partis d’Egypte, Il les a comptés et quand ils ont fauté en créant le Veau [d’Or] Il les a comptés… et [ici] quand Il est venu faire poser Sa présence divine sur eux (dans le tabernacle dans le désert), Il les a comptés (Rachi sur Bamidbar 1:1).

Vous savez, la quête ; certains d’entre-nous trouvent traces et des modèles, voire des joies dans leur famille. Certains les trouvent dans leur profession, (comme disait papa Freud « certains sont mariés à leur job »). D’autres les trouvent dans la spiritualité. Bien que les résultats diffèrent, la quête est la même : trouver un sens et un but dans notre vie. Un des traits commun qui unit l’humanité, c’est le besoin de sentir que notre existence est utile, que nous ne sommes pas le simple résultat d’une naissance accidentelle. Nous sommes des composantes nécessaires dans l’accomplissement d’une mission aux proportions cosmiques, qui, forcément, nous échappent. Ce sentiment est peut être l’ingrédient le plus indispensable pour un état d’esprit sain, nourrissant le désir d’établir des buts et de les atteindre.

Dans la courbe du développement humain, ce sont les parents qui devraient jouer le premier rôle pour remplir leurs enfants de sentiments de valeur et de confiance. Hélas, nous vivons à une époque où de plus en plus d’enfants (pas tous) grandissent sans ces sentiments. Quand on parle avec eux, ils ont un sentiment d’inadéquation, et, parfois ils vous le diront : « nous sommes engloutis par la confusion que fait naître la sensation de ne pas avoir de valeurs ».

La Torah reconnaît ce besoin essentiel et s’en empare d’une façon qui à la fois rassure et renforce, parfois par le simple fait du recensement. Tout au long de la Torah, l’Eternel instruit Moïse de compter le peuple hébreu à 4 occasions différentes. Ces instructions revêtent une telle importance, que le 4ième livre de la Torah est appelé en latin puis en français «le livre des Nombres» d’après les directives données au début de notre Paracha.

Mais quel est le but de ces comptes ? Apparemment, il ne s’agit pas simplement de procéder à un recensement car l’Eternel, dont la connaissance est infinie, connaît parfaitement notre nombre. Il nous faut donc comprendre qu’une intention différente et plus profonde se cache derrière ce commandement.

La Torah, comme tout ce qui existe, comprend à la fois «un corps» et «une âme». Le «corps» de la Torah inclut les récits et les passages qui traitent des aspects matériels de notre vie : la Hala’ha, lois auxquelles nous devons adhérer sur une base quotidienne. Néanmoins, «l’âme» de la Torah traite des enseignements plus sublimes et des idées philosophiques qu’ils contiennent.

Tout comme le corps de l’homme et son âme fusionnent en une unité singulière et homogène, ainsi vont «le corps» et «l’âme» de la Torah : même à l’intérieur de son «corps», résident les enseignements les plus profonds, ceux que l’on peut considérer comme émanant de la région de son «âme». Il faut cependant tout d’abord enlever l’enveloppe extérieure d’une loi ou d’une directive particulière pour révéler son principe fondamental et ses vérités inhérentes.

Concernant la dimension la plus profonde du recensement, une loi talmudique stipule qu’en certaines circonstances particulières, un aliment dont la consommation est interdite peut être annulé quand une quantité infime en est accidentellement mélangée à des aliments permis, c’est la loi du 1/60ième. L’une des exceptions à cette loi concerne l’aliment interdit vendu habituellement par unité et non au poids. Dans ce cas, quelque infime que soit la quantité de l’aliment interdit, le mélange tout entier est interdit à la consommation car l’aliment interdit ne peut jamais être annulé.

Le raisonnement sous-jacent à cette loi exprime l’idée que les choses que l’on peut compter possèdent une valeur et une importance intrinsèques qui ne peuvent diminuer ou être annulées, même mêlées à autre chose. Cela explique pourquoi l’Eternel ordonna un recensement alors qu’Il connaissait le nombre des Juifs. En ordonnant à Moïse de compter les membres de Son peuple, l’Eternel déclarait ainsi la valeur de chacun en particulier.

Et quelle est cette valeur si particulière? Chacun d’entre nous est tenu d’accomplir une mission qui lui est propre et ne peut être réalisée par personne d’autre, mais une mission qui affecte la vision cosmique dans son ensemble. Ainsi chaque Juif possède une valeur infinie et irremplaçable. L’Eternel ne faisait donc pas que transmettre une directive à Moïse. Il disait à chacun d’entre nous d’utiliser nos talents spécifiques, accomplissant ainsi notre potentiel unique pour accomplir notre mission individuelle. En relatant ce fait dans la Torah, l’Eternel s’assurait que ce message serait accessible à tout un chacun et en tous temps.

Nous pouvons désormais comprendre la déclaration de Rachi concernant l’amour divin pour Son peuple. «Il les compte tout le temps». Le Peuple Juif fut recensé à 4 reprises au cours des 5 Livres de la Torah. Comment cela peut-il être qualifié de «tout le temps» ?

On peut avancer les mêmes propos pour nous, aujourd’hui. Bien que nous ne soyons pas apparemment comptés par l’Eternel, quand nous lisons ces épisodes dans la Torah, il nous est donné la force de réaliser à quel point nous sommes précieux pour l’Eternel et combien il est vital que nous conduisions notre vie en accord avec Ses valeurs. L’Eternel Lui-même atteste de notre valeur à chaque instant, il nous faut juste L’entendre et nous comporter en conséquence.

“Faites le relevé de toute la communauté des Enfants d’Israël, selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles, comptés par tête” (Nombres, I, 2). C’est grâce à ce verset que nous pouvons comprendre pourquoi le quatrième des cinq Livres du Pentateuque est appelé en français le “Livre des Nombres”.

Appelé “Bamidbar” en hébreu (littéralement: “dans le désert”), le Livre des Nombres débute par le recensement détaillé des Enfants d’Israël tel qu’il est intervenu après la sortie d’Egypte, dans le désert du Sinaï. La Mishna elle-même (la quintessence de la Loi orale transcrite par écrit) relate ainsi qu’à Yom Kippour, on lisait dans le Temple de Jérusalem un passage du “Houmash Pikoudim” (voir Traité Yoma, VII : 1) faisant mention du comptage du peuple.

Dans notre propre section chabbatique, ce ne sont pas moins de 44 versets que la Tora emploie pour décrire le recensement des 12 tribus. Nous pourrions à juste titre être assez surpris par la longueur de ce décompte et surtout par son caractère problématique: n’est-il pas dangereux d’associer des êtres humains qui viennent à peine d’être extraits de l’esclavage le plus sauvage et barbare à de simples numéros ? Ne savons-nous pas que, d’après la tradition juive, l’homme est lui-même un infini ? Comment peut-on donc procéder au dénombrement d’infinis ?

Le mathématicien Georges Kantor, fondateur de l’arithmétique de l’infini, avait clairement démontré qu’additionner des infinis ne modifiait nullement le résultat final auquel on devait aboutir.

D’après ces premiers éléments, une autre question vient naturellement à l’esprit: serions-nous, au sein du peuple juif, finalement obnubilés par les nombres ?

Le Rachbam, petit-fils du célèbre commentateur Rachi de Troyes, répond ainsi à cette interrogation: “Au moment où le peuple va se préparer à pénétrer en Terre d’Israël, il est indispensable de connaître le nombre précis de jeunes en âge de combattre, et ce en prévision d’une guerre”.

Il faut parfois le répéter : en tant que peuple hautement épris de paix, Israël déteste radicalement la guerre. Mais c’est une évidence, qu’il faut parfois s’y préparer avec efficacité, comme le suggère la célèbre maxime latine “Si vis pacem, para bellum” – “Si tu veux la paix, prépare la guerre”. Comme nous ne vivons pas encore dans un monde de paix et d’amour universels, nous sommes obligés d’intimider et de dissuader nos ennemis. Lorsque ces derniers savent que nous sommes prêts au combat, ils réfléchissent à deux fois avant de nous attaquer. Dans la vie quotidienne de toute société humaine, connaître le nombre de personnes valides n’est pas une priorité absolue. Par contre, lorsque cette société est menacée et qu’elle se prépare à la guerre, ce recensement prend une importance vitale. Un commandant en chef des armées doit en effet savoir très précisément sur qui il peut compter, et de combien de combattants en armes il dispose exactement pour mener à bien son offensive.

C’est également ce qu’explique Nahmanide : “La guerre est une réalité. Les Enfants d’Israël s’apprêtaient à pénétrer en Terre d’Israël et à y affronter les rois amoréens qui occupaient la rive est du Jourdain. Or, la Tora, qui nous enseigne qu’il ne faut pas compter sur des miracles dans les situations difficiles, conçoit fort rationnellement qu’une seule personne ne puisse en vaincre mille” (Nombres, I, 45).

Des miracles peuvent survenir, mais au lieu de compter sur cette éventualité pour se tirer d’un danger, il faut se préparer de manière habituelle aux inévitables difficultés de la vie.

Ressentant que cette analyse quelque peu “guerrière” était peut-être insuffisante, Nahmanide est allé un peu plus loin pour expliquer ce recensement : “Si son but était exclusivement militaire, pourquoi serait-il nécessaire de dénombrer personnellement [chaque membre mâle d’Israël]” On nous explique en effet que Moïse et Aaron, ainsi que leurs aides, rencontraient personnellement chacune des personnes dénombrées – ainsi qu’il est écrit: “Depuis l’âge de 20 ans et au-delà, tous les Israélites aptes au service, vous les classerez selon leurs légions, toi et Aaron. Vous vous adjoindrez un homme par tribu, un homme qui soit chef de sa famille paternelle” (Nombres, I, 3-4).

Assurément, Moïse et Aaron s’étaient vus confier une tâche fort lourde. Le Ramban insiste ici sur le fait que Dieu ne s’était même pas contenté d’exiger un décompte par famille, mais qu’il avait demandé à Moïse de rencontrer chaque membre de chaque famille, personnellement. Nahmanide y voit une raison essentielle: chacun des Enfants d’Israël possédait sa propre personnalité et devait rencontrer Moïse au moins une fois dans sa vie. Chaque membre du peuple d’Israël se devait de connaître le chef de la nation, et il fallait au guide spirituel et politique absolument connaître chacun des membres de sa nation personnellement. Les rabbis ont comparé dans le Midrash le décompte des Enfants d’lsraël au décompte des étoiles, comme il est écrit: Il dénombre les étoiles et Il leur donne à toutes un nom” (Ps. 147). De loin, toutes les étoiles ressemblent en effet à des points identiques apparemment dénués d’identité spécifique. En fait, chaque étoile possède sa particularité qui la fait se distinguer de milliards et de milliards d’autres. Ainsi, chaque homme d’Israël est assimilé à une étoile: de loin, il n’est qu’un petit point dans l’univers, identique aux autres êtres humains. Et ce n’est que lorsque l’on s’approche de lui, que l’on se rend compte que chaque être humain constitue, à lui seul, un monde a part.

Voici le texte de la bénédiction rarissime que la Halakha prescrit de réciter lorsque l’on a le mérite de voir plus de 600,000 Juifs réunis: “Baroukh … Haham harazim” – “Béni soit le Sage des secrets”. Or nos Sages se demandent qui est donc ce “Sage des secrets” et quel est le sens exact de cette curieuse expression. Leur réponse est la suivante : “Lorsqu’un artisan forge des pièces de monnaie dans un certain moule, toutes les pièces sortiront identiques. Il n’en est pas ainsi pour l’humanité: Dieu a fait se reproduire son peuple à partir de la même source, pourtant, ils sont tous différents – ‘Leurs visages sont distincts et leurs opinions sont différentes’…” (Berakhot 58).

Effectivement, de loin tout semble confondu dans la masse et dépersonnalisé. Ainsi, si des milliers de personne se réunissent, nous pouvons redouter que celui qui les observe risque de ressentir un sentiment tendant à annihiler l’individualité de chacun d’entre eux, une tendance qui pourrait mener tout droit à ce que les sociologues appellent une “psychologie de masse”. C’est pourquoi il nous est enjoint de prononcer une bénédiction spéciale qui nous met en garde contre ce risque de dépersonnalisation: elle vient nous rappeler qu’il existe une différence ”secrète” dans les tréfonds de chaque âme, et que c’est cet aspect là de la personnalité de chaque individu qui différencie véritablement les êtres. C’est là le “miracle” du “Sage des secrets” !

Deux interprétations peuvent donc être faites de ce dénombrement des Enfants d’Israël dans le désert du Sinaï.

La première est “technique”: s’il est inévitable de devoir se mesurer à des ennemis, il est fortement nécessaire de connaître précisément les forces dont on dispose.

La seconde met en valeur l’individualité de chaque être.

Mais ces deux approches ne sont pas nécessairement contradictoires car, dans le judaïsme, la collectivité et l’individualité ont pour vocation de se compléter. Cette dialectique de l’individu et de la collectivité sociale qu’est la nation apparaît très clairement à propos du service militaire, pendant lequel chacun est prêt à renoncer à son bien-être matériel et même à risquer sa vie pour sauvegarder la communauté et sa Terre. Mais ce niveau d’interprétation est évidemment loin d’épuiser le spectre raffiné de toutes les réalités humaines. Car, en fin de compte, chacun de nous est un infini ! C’est pourquoi Moïse se devait d’avoir ce contact personnalisé avec chacun des Enfants d’Israël. D’après le Gaon de Vilna, il suffisait, pendant ces rencontres avec chaque membre du peuple, d’un seul et court instant pour que Moïse parvienne à saisir la nature exacte de l’être qui se trouvait en face de lui. Ainsi, pouvait-il immédiatement lui donner une directive constructive afin de poursuivre sa vie: non pas un déluge de “conseils”, mais LE conseil spécifique qui lui convenait. Nos Sages disent d’ailleurs que Dieu nous compte par amour (Bamidbar Rabba, IV): le Créateur aime le peuple d’Israël dans sa globalité, mais il aime également chacun d’entre nous d’un amour particularisé.

On avait un jour demandé à un éducateur qui avait lui-même beaucoup d’enfants, lequel d’entre eux il préférait. Répondant à cette question “bête et méchante”, il expliqua avec amour et profondeur: “Je préfère celui avec lequel je me trouve au même moment”. De même, lorsque Moïse rencontrait l’un des Enfants d’Israël au moment de ce recensement, à cet instant précis, c’était tout le peuple juif dans son entier qui se récapitulait dans cette personne. Voir le tout….. en un……….. maintenant !!!!!!!

Bon chabbat et bonne préparation sur les derniers échelons pour atteindre Chavouot

Rabbi Michel Liebermann

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