BERECHITH

GENESE I,I – VI,8 rabbi Michel Liebermann

Beréchith, une approche de Rachi du sens du « commencement »

Nous savons, et expérimentons chaque jour des nouveaux « commencements », que ce soit les anniversaires dans notre vie personnelle, ou encore des événements qui nous entourent. Ici, je vous propose de revenir sur certains « fondamentaux » qui sont à la fois spirituels, politiques et sociaux.

Berechit bara Elokim, Au commencement Dieu avait créé…” Genèse 1,1. Si la Torah est un livre de lois, elle aurait dû commencer par le livre de l’Exode, la mitsva de sanctifier le premier jour du mois. Donc pourquoi nous relate-t-elle la création du monde ? demande Rachi. Il répond au nom de rabbi Its’hak en citant un Psaume : « La puissance de Ses actions, il la fait connaître à son peuple afin de vous remettre l’héritage de peuples’ (Ps.111, 6)

Et continue Rachi, quand les nations du monde diront à Israël : “vous êtes des brigands car vous avez conquis par la violence les terres des 7 nations (de Canaan)”.Les Juifs leur diront : “Toute la terre appartient au Saint-Béni-soit-Il ; il l’a créée et l’a donnée à qui est droit à Ses yeux, par Sa volonté Il leur a donnée et par Sa volonté Il leur a reprise et nous l’a donnée“. Yalkout, Exode 12, 2.

Mais est-ce qu’aujourd’hui cela changerait quelque chose à la face du monde de dire aux autres nations :“Sachez la terre d’Israël a été donné par le Créateur au Peuple d’Israël ? Quel est donc alors le sens de cette affirmation de Rachi aujourd’hui ? Les peuples se battent encore pour la conquête de cette terre et ce verset est d’une actualité brûlante. Pour comprendre cette affirmation, il est souhaitable que les dirigeants d’Israël et nous-mêmes affirment notre attachement à la Torah afin que les Nations puissent nous croire. Sinon comment les autres peuples pourraient-ils être amenés à l’accepter ce que nous ne croyons pas ? D’autre part quel sens cela a-t-il de nous traiter de brigands, puisque de deux choses l’une : soit c’est une conquête et comme tous les peuples qui ont conquis l’Amérique ou n’importe quelle autre terre en Europe ou en Afrique, etc. Le peuple hébreu a conquis Canaan, et c’est cet acte qui légitime son acquisition. Soit ce n’est pas une conquête et alors comment peut-on affirmer que nous sommes des « brigands » (listim) dans la mesure où ces 7 peuples ont volé la terre d’Israël aux descendants de Sem ? Les Hébreux, à la sortie d’Egypte, menés par Moïse d’abord, puis par Josué, n’ont fait que reprendre une terre dont ils étaient les dignes héritiers. Par ces questions, nous voyons comment les nations (et les médias) nous trompent par leur réflexion et leur approche dite “pacifiste” du droit international. Rachi, au XIe siècle, suivant l’esprit de la Torah, ne s’est embourbé dans un développement politique sans fin, mais au contraire, il s’est sagement contenté de répondre que c’est l’Eternel qui a créé le monde, qui a instauré un ordre dans la répartition des terres et qui a donné, à nous Israël, ce petit lopin de terre qu’est Israël, curieusement si convoité…

Rav Mordekhaï Gifter indique que lorsque les Sages nous conseillent de « savoir comment répondre à un hérétique » (Avoth 2, 14), leur intention s’applique à notre propre édification et non à la sienne. Ses préoccupations ne sont pas de notre responsabilité ! La nôtre est de savoir nous protéger contre les arguments néfastes de l’agnostique et de préserver vigoureusement la pureté de nos convictions. C’est pourquoi, quand la Tora anticipe les accusations futures des Nations et qu’elle leur réplique, la réponse est pour notre propre profit : « Nous devons nous sentir renforcés dans la conviction que la terre est légitimement nôtre. Tel est aussi le message implicite du verset affirmant qu’Il a révélé « la puissance de Ses hauts-faits »: C’est à Son peuple qu’Il l’a divulguée, et non aux Nations dont Il a confisqué l’héritage pour le transférer à la Sienne ».

Pourquoi alors le Midrach nous dit-il que la Tora devance les futures protestations des Nations ? Même s’ils n’avaient jamais élevé d’objection à notre encontre, la Tora n’aurait-elle pas dû nous rassurer à notre propre bénéfice, afin que nous ne pensions pas un seul instant qu’Il nous a incités à perpétrer une injustice ?

La réponse réside dans la foi naturelle du Juif. Dans le cours normal des événements, nous n’éprouvons aucune difficulté à accepter l’idée de nos droits de propriété sur Erets Yisrael. Nous reconnaissons le bien-fondé de la Mitsva de le conquérir, de même que nous reconnaissons celui de tous les autres Mitsvot. Cependant, lorsque les Nations, dont certaines sont issues de l’histoire biblique, puisque revendiquant des ancêtres communs) nous attaquent avec leurs arguments, un petit élément de doute germe en notre esprit, et nous nous mettons à vaciller. C’est pour parer à une telle éventualité – et seulement pour cela – qui la Tora a dû rassurer le peuple juif sur la justesse de sa possession de la Terre.

Une autre approche de cette partie du verset :

Les premiers mots de la Tora – constituent la préface et la base de tous les commandements qu’elle contient. Pour les appréhender correctement, il faut considérer et reconnaître qu’il existe une logique fondamentale dictant l’idée selon laquelle il doit y avoir des règles et des lois pour gouverner le comportement humain. Quand on se rend compte que l’univers entier est l’œuvre du Créateur et qu’Il en est le Maître, le bon sens exige de comprendre qu’Il a dû nécessairement édicter certaines règles régissant le comportement de ceux qui peuplent Son monde. S’imaginer qu’Il puisse permettre à quiconque de piétiner délibérément l’univers créé par Ses soins et de le détruire reviendrait à heurter la logique la plus élémentaire. Quels sont dès lors ces règles et ces principes ? Ce sont les mitswoth de la Tora. Hachem seul connaît les forces intérieures du monde, et Lui seul peut déterminer quel comportement est bénéfique au monde et lequel est destructif. C’est ce qu’Il a voulu dire quand Il a déclaré à Adam : « Prends soin de ne pas corrompre ni détruire Mon monde ! ». S’il avait désobéi aux commandements de l’Eternel, il aurait mis la création en danger. Dans le même esprit, le Tiféreth Tsiyon explique qu’en décrivant le monde dans un état de chaos et d’obscurité à l’instant de la Genèse, la Tora entend nous faire connaître que telle est, en réalité, sa situation naturelle. Le monde luxuriant et verdoyant qui nous entoure existe uniquement parce que Hachem, dans Son infinie bonté, a choisi de bénir la terre par une émanation particulière. Si donc les humains suivent Ses ordres, ils mériteront de recueillir Sa bonté. Sinon, le monde reviendra à ce qu’il était aux origines : un chaos.

Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. (1, 1)

La Michna dans Avoth (5, 1) nous apprend : « Le monde a été créé par dix paroles divines. Qu’est-ce que cela vient nous apprendre ? Il aurait certainement pu être créé par une seule ! Toutefois, le but divin en utilisant dix paroles pour créer l’univers était de récompenser les justes qui soutiennent un monde créé par dix paroles, et de punir les pécheurs qui détruisent un monde créé par dix paroles. »

Cet enseignement semble obscur. En quoi le nombre de paroles par lesquelles le monde a été créé concerne-t-il le châtiment des impies et la rétribution des justes ?

Ces dix paroles représentent les dix niveaux progressifs de liaison à l’Eternel par lesquels l’univers a été généré. Par conséquent, ces différents niveaux de Création fournissent beaucoup de voies d’accès par lesquelles nous pouvons nous rapprocher de Lui. Certains peuvent L’aborder par l’étude de la Tora, d’autres par l’observance méticuleuse de Ses commandements, d’autres encore par la prière, par la pratique de la bienfaisance. Nous savons, certes, très bien que des personnes ordinaires ont été trouvées dignes de recueillir une inspiration divine (roua‘h haqodech) uniquement pour leurs activités charitables. Ces dix paroles sont, par conséquent, comme dix doigts accusateurs pointés en direction de ceux qui repoussent toute proximité avec l’Eternel et qui choisissent de mener une vie critiquable. Ils ne pourront pas prétexter : « Nous avons trouvé trop difficile l’étude de la Tora ! » Ils ne pourront non plus alléguer : « Nous n’arrivions pas à nous concentrer dans la prière ! » Car ils auraient sûrement pu trouver au moins un chemin d’accès vers Hachem parmi les dix qui s’offraient à eux. En revanche, les personnes vertueuses ne se contentent généralement pas d’un seul de ces moyens pour se rapprocher de l’Eternel. Celui qui est grand dans l’étude de la Tora brille le plus souvent aussi dans la prière et la bonté, tout comme il accomplit des actes charitables au mieux de ses possibilités. Et pour chaque voie d’accès qu’il emprunte pour être plus près de Hachem, il reçoit une récompense supplémentaire.

 Au commencement, Dieu avait créé les cieux et la terre. (1, 1)

Rachi fait observer que le récit de la Création désigne son Auteur sous le Nom de Elohim, qui signifie le « Seigneur » et qui souligne Son Attribut de stricte justice. Cependant, une fois l’univers achevé, la Tora parle du « jour où Hachem-Eloqim fit la terre et les cieux » (II, 4). Le Créateur s’y trouve également identifié sous le Nom de l’Eternel, qui Le désigne sous Son Attribut de justice miséricordieuse. Rachi conclut qu’Il avait d’abord l’intention de créer le monde exclusivement avec l’Attribut de stricte justice, mais Il a alors vu que le monde ne pourrait pas se maintenir dans des conditions aussi exigeantes. Aussi décida-t-Il de le générer dans une combinaison de droit strict et de justice miséricordieuse.

Le Sefath Emeth émet une objection : Il est inconcevable, affirme-t-il, que l’Eternel ait pu changer d’avis dans Son approche de la Création. De plus, indique-t-il, le verset énonce qu’Il a réellement « créé » les cieux et la terre. Comment Rachi peut-il dire alors qu’Il avait d’abord l’intention de créer l’univers uniquement avec l’Attribut de stricte justice, mais qu’Il ne l’a pas fait ? L’Eternel, explique le Sefath Emeth, savait certainement d’emblée que le monde ne pourrait pas se maintenir dans des conditions de stricte justice, mais que c’est elle qui aurait dû le caractériser. Pour cette raison, Il a incorporé dans la Création le projet d’utiliser la stricte justice, et elle seule. Même si, pour des raisons pratiques, Il a dû employer également une justice miséricordieuse, Son intention d’atteindre un niveau plus élevé imprégnerait ainsi à tout jamais l’univers. De plus, en agissant de la sorte, l’Eternel a établi un exemple à suivre dans notre conduite personnelle. Nous devons toujours nous efforcer de servir le Créateur avec perfection. Et même si, dans la pratique, cette aspiration s’avère le plus souvent irréalisable, notre seule intention, notre désir ; déjà ce mouvement-là suffira à éléver nos accomplissements à un niveau supérieur, permettant ainsi la dispersion de bonnes étincelles pour la paix et l’équilibre de l’humanité.

Rabbi Michel Liebermann

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