CHEMOT

Chemot Exode I,1 – VI,1 sur Exil et Rédemption

rabbi Michel Liebermann

Il est une erreur, fréquemment commise, qui consiste à penser que notre histoire est du domaine de l’humain et qu’à partir d’elle, nous devons systématiquement tirer des enseignements. Ainsi, l’esclavage d’Egypte, qui devient le sujet principal du second livre de la Thora, serait une étape de l’aventure humaine qui devait conduire au don de la Thora, puis à la naissance d’un peuple. Pourtant nous pouvons avoir une autre lecture, plus comportementale, certains diraient, plus religieuse. La pensée juive prend cette problématique dans l’autre sens : l’Éternel a conçu le monde selon un plan précis qui va se concrétiser avec tous les évènements de notre histoire. En d’autres termes, l’esclavage de nos ancêtres n’est pas une donnée accidentelle de l’histoire des hommes. Ce serait une étape voulu par l’Éternel et constitutif de la formation de l’identité nationale et spirituelle. Allons plus loin que cette option et lisons cette partie de notre histoire à l’échelle individuelle puis dans sa dimension collective. Outre l’esclavage d’Egypte et le don de la Thora au mont Sinaï qui sont les deux phases essentielles de la formation de notre personnalité, il y a la confrontation à un nouveau « monde » que nous ne connaissions pas, je veux parler de « l’Exil », et bien sûr de son corollaire «la Rédemption». Alors que Beréchit s’est achevé sur l’histoire du monde et des individualités, le livre de Chemot raconte l’histoire des peuples, et en particulier celle des enfants d’Israël, qui deviendra le peuple juif. Confronté à cette nouvelle expérience qu’est l’Exil, il y a de nombreuses leçons à tirer.

D’un côté, les gens évitent les défis. Il y a un risque d’échec – s’il n’y en avait pas, ce ne serait pas un défi – et personne n’aime échouer. De l’autre côté, nous cherchons à relever le défi, car affronter un défi nous éloigne du marasme de l’expérience ordinaire. Des concepts similaires s’appliquent à notre service divin. L’Eternel ne veut pas que notre service divin soit simplement une routine. Et ainsi, Il nous présente des défis. Certains de ces défis ont une portée limitée dans le temps ou dans la densité de l’effort à fournir et d’autres sont plus intimidants, nous forçant à mobiliser nos ressources les plus profondes. C’est la nature du défi de l’Exil. Pendant l’ère du Temple, la révélation ouverte de la Divinité a inspiré les Juifs à servir l’Eternel avec un sentiment et une intention accrus. À l’époque de l’Exil, c.à.d. après la destruction du Temple, en revanche, la divinité est cachée, et nous sommes confrontés à de nombreux obstacles à notre observance de la Torah et de ses mitsvot. Nous ne pouvons plus compter sur notre environnement pour approfondir notre sentiment de Divinité. Au lieu de cela, notre objectif est interne. De cette manière, l’Exil suscite nos ressources spirituelles les plus profondes et renforce notre lien avec le divin.

Pour comprendre le paradoxe de l’Exil regardons que dit le Texte : ces concepts sont reflétés dans notre lecture de la Torah, qui décrit les descentes successives vécues par le futur peuple hébreu (les enfants de Jacob) en terre de Mitsrayim, Egypte. Tant que Joseph et ses frères étaient en vie, les Hébreux purent profiter de la prospérité et de la sécurité en terre égyptienne. Mais après la mort du dernier des fils de Jacob s’instaure subtilement d’abord, avec le « nouveau pharaon qui ne connut point Joseph » le travail forcé, puis le rejet d’enfants hébreux dans le Nil (forme de solution finale, et autres actes de cruauté. Même après que Moïse ait apporté la promesse de la rédemption, l’oppression du peuple hébreu s’est aggravée, au point que Moïse lui-même a crié: «Depuis que je suis venu parler au Pharaon en ton nom, il a fait encore plus de mal à ce peuple. » Néanmoins, la lecture de la Torah raconte aussi comment les Juifs ont crié à l’Eternel, éveillant Son attention. En réponse, l’Eternel a transmis la promesse de la rédemption et sa promesse que «lorsque vous sortirez ce peuple d’Égypte, vous servirez le divin sur cette montagne», c’est-à-dire que l’Eternel s’est engagé à donner la Torah aux Hébreux. Cela a révélé la possibilité d’une liaison plus élevée et plus profonde avec le divin que ce qui aurait pu être atteint auparavant.

Ces deux polarités sont reflétées dans le nom de la lecture, Chemot, qui signifie “noms”. Il y a deux dimensions attachés au nom d’une personne. D’une part, il représente les aspects extérieurs de l’être, comme en témoigne le fait que le nom d’une personne n’est nécessaire que dans la mesure où il se rapporte aux autres. Car pour lui-même, il n’a pas besoin de nom. De plus, plusieurs personnes ayant des personnalités totalement différentes peuvent partager le même nom, démontrant que, au moins en apparence, le nom d’une personne ne décrit pas qui elle est.

Néanmoins, pour nos maîtres, un nom représente la nature et la force vitale d’une entité. C’est un canal qui permet à cette nature intérieure d’être exprimée. Ce n’est pas simplement un concept théorique ; cela affecte la conduite quotidienne d’une personne. Nous voyons que lorsqu’une personne est appelée par son nom, elle se tourne vers celui qui l’appelle avec attention. Pour beaucoup de gens, aucun son n’est plus cher que celui de leur propre nom. De plus, nous constatons, c’est un médecin qui me l’a dit, que lorsqu’une personne s’évanouit, il est souvent possible de l’éveiller simplement en chuchotant son nom à son oreille.

Nous pouvons relier ces observations aux concepts d’Exil et de Rédemption. Tant que ce qui est révélé n’est que la dimension externe du nom des Juifs, il est possible qu’ils soient subjugués par les pouvoirs du monde. Mais quand l’essence du nom des Juifs, Israël, est exprimée, il n’y a pas de potentiel pour l’Exil. Car, à l’origine, le nom Israël indique (comme rapporté dans la Genèse dans le combat de Jacob avec cette force divine) que nous “avons lutté avec l’Eternel et avec les hommes et nous avons triomphé”.

Cela indique la différence fondamentale entre l’Exil et la Rédemption. LEexil ne représente pas un changement dans l’essence de notre relation avec l’Eternel. De son point de vue, même en Exil nous sommes “[ses] enfants, et [il] ne peut pas nous changer [nous] pour une autre nation,”. Et en ce qui concerne le peuple juif, sur le verset extrait du Cantique des Cantiques: «Je dors, mais mon cœur est éveillé», les rabbis commentent: «Bien que je dorme en exil, mon cœur est éveillé pour le Saint béni soit-Il. » Quelle est la différence entre l’exil et la rédemption? Si “notre nom est appelé” et nous répondons, c’est-à-dire si cette relation est ouvertement exprimée ou cachée, de toute façon il y a une réponse.

Comment comprendre le destin de notre peuple et quelle direction prendre ? Sachons qu’il n’y a rien d’aléatoire dans le cycle de l’Exil et de la Rédemption; c’est un processus divinement ordonné. Dans mon enfance, j’ai entendu un jour un vieux hassid qui vivait à la cour de reb Itsikel dire que « l’Eternel voulait que les Juifs atteignent des sommets les plus élevés de service divin, et ainsi il a certainement structuré les défis de l’exil pour nous forcer à exprimer notre potentiel spirituel le plus profond. Et Il nous a donné la capacité de surmonter ces défis. »

Cela, je l’ai retrouvé bien plus tard, mentionné dans l’énumération par la Torah des noms des tribus d’Israël au début de la lecture de notre paracha chemot. Nos Sages expliquent que ceci est un exemple de la profondeur que l’Eternel chérit notre peuple. Les enfants d’Israël, tout comme des étoiles, Il a appelé chacun d’eux par son nom.”

Dans la loi de la Torah, nous trouvons le principe: “Une entité importante ne peut jamais être annulée.” En répétant les noms des premiers fondateurs du peuple d’Israël, la Torah souligne leur importance qu’ils ont aux yeux de l’Eternel et assure que leur existence ne sera pas annulée par l’Exil en terre de Mitsrayim.

La Torah mentionne, non pas le nom de notre peuple dans son ensemble, mais plutôt les noms de chacune des tribus, car chaque tribu représente une approche différente du service divin. C’est une bonne référence aux différents aspects et courants du Judaïsme contemporain. Ce faisant, elle confère non seulement à l’essence du peuple juif, mais aussi à nos différentes approches individuelles, la force de supporter l’Exil et de grandir à travers cette expérience. Certains seront plus spirituels, d’autres sociaux, d’autres encore seront engagés dans la politique…..

Le cycle de l’Exil et de la Rédemption à l’intérieur du peuple juif est aussi important pour le monde entier. Nos rabbis nous rappellent que le but de la création (que nous avons lu et vu se développer dans le premier livre de la Torah, la Genèse) est d’établir une habitation pour l’Eternel. Cette habitation est façonnée par l’implication du peuple juif dans différents aspects de l’expérimentation du monde. Pendant l’Exil, les Juifs sont dispersés dans des terres différentes et mis en contact avec diverses cultures. En tant que tel, comme le défi de l’exil amène les Juifs à une connexion plus profonde avec le divin, il élève également leur environnement, rendant manifeste la Divinité qui imprègne notre monde. La saga de l’Exil et de la rédemption n’est pas simplement une histoire du passé. Au contraire, les hérauts de la transition finale de l’Exil et de la rédemption affectent toutes les dimensions de l’existence aujourd’hui. Pour emprunter une expression hassidique yiddish : altz iz forbereyt, afile di knepelekh, Tout est prêt pour la Rédemption, même les boutons de nos vêtements ont été polis». Tout ce qui est nécessaire de faire, c’est que nous ouvrions les yeux, et que reconnaissions l’influence divine et la pédagogie de la torah, dans une espérance et la croyance en des temps meilleurs, temps de paix, d’harmonie et de justice sociale, et qu’à notre tour, nous puissions en faire bénificier l’humanité entière.

 

 

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