ÉMOR

5778 Lévitique XXI – XXIV,22 emor

rabbi Michel Liebermann
La religion est largement une affaire communautaire. Les individus se rapportent du sacré en tant que membres d’une communauté de foi. L’Église catholique se définit elle-même comme une «communion des saints» et l’Eucharistie commence par la réunion de chrétiens réunis en un lieu unique (Catéchisme, paragraphes 948 et 1348). Les musulmans offrent aussi la Oualat cinq fois par jour «de préférence … en commun avec d’autres fidèles, alignés en rangs bien ordonnés derrière un chef de prière, imam». Mais à ma connaissance, aucune religion n’a jamais développé le concept d’un minyan, un quorum sans lequel certains actes rituels ne pouvaient être accomplis. Pour le judaïsme, le minyan est devenu l’expression concrète en miniature du peuple juif. Non pas l’édifice de la synagogue, mais la présence (traditionnelle) de dix mâles de plus de treize ans incarnait la communauté d’Israël. En deçà de ce nombre, selon la Mishnah, aucun officiant sheliah tzibbour n’approche l’Arche pour diriger les services. Nous ne lisons pas non plus dans le rouleau de la Torah ni ne récitons la haftarah (lois du Choulhkan aroukh). Pour certains décideurs, « la cérémonie du mariage et même l’enterrement requièrent tous deux un minyan » (Méguila 4: 3), tout comme la récitation du kaddish des endeuillés, une coutume qui s’est développée longtemps après la Mishnah.
En fait, ce n’est pas un penchant pour la spécificité, mais plutôt une sensibilité que les rites d’une sainteté exceptionnelle méritent l’implication totale de la communauté. L’interaction avec l’Eternel est renforcée par la médiation de la communauté. Certains rabbins ont affirmé que « chaque fois qu’un minyan s’assemble pour prier, la présence divine est une réalité « ressentie », tandis que d’autres vont encore plus loin pour affirmer que « Dieu n’entend que les prières qui sont offertes dans la synagogue » (Berakhot 6a). La base exégétique de cette tension touchant la communauté se trouve dans la paracha de cette semaine. A la fin d’une section traitant du Tabernacle, la Torah résume avec force: “Tu ne profaneras pas mon saint nom, afin que je sois sanctifié au milieu du peuple israélite – moi, le Seigneur qui te sanctifie” (22:32 ). Le verset décrit une relation réciproque entre Dieu et Israël dans laquelle la sanctification est une voie à double sens. La nation a l’obligation d’accorder du crédit à Dieu, tout comme Dieu, à son tour, va la sanctifier.
En référence à deux versets (pour Nombres 14:26, c’est Rachi qui déduit que la «mauvaise assemblée est composée au moins de 10 hommes), et Nombres16:21 : dans la révolte de Kora’h, il s’agit de s’éloigner de cette « communauté »), les rabbins arrivent à la conclusion que le nombre dix constitue un quorum pour représenter la nation d’Israël dans son ensemble. (Notons qu’il n’est pas spécifié du genre des participants, hommes ou femmes, et je ne rentre pas ici dans le débat de la composition du minyan dans la modernité).
Désormais, chaque edah (communauté) doit compter au moins autant de membres, soit 10 (Torah Temimah). Pour sanctifier Dieu, nous avons besoin d’un minyan. Rarement une exigence religieuse avait des ramifications sociales aussi profondes. L’exigence d’un minyan peut compenser les forces perturbatrices et centrifuges de l’histoire. Dans la période de l’Exil, depuis Babylone, et après la destruction du Second Temple, les Juifs se sont regroupés en communauté. On ne pouvait pas vivre en juif dans l’isolement. L’autonomie juive dans la diaspora ne découle finalement pas des privilèges accordés par les autorités des Nations, mais découle plutôt des contraintes religieuses internes qui ont incité les Juifs à agir de concert. Ils se sont organisés pour acquérir un cimetière, construire une synagogue, démarrer une école et forger les procédures’autonomes, parce que c’est ce que les textes sacrés exigeaient d’eux.
La nomenclature d’une kehillah kedoshah, une communauté sainte, souligne l’impulsion religieuse au cœur de la vie politique juive depuis la période médiévale. Et à son tour, chaque groupe de dix Juifs représentait un organisme public qui était obligé de tenir compte des lois rabbiniques qui régissaient, par un règlement organisé (edah), que ce soit pour des évènements ordinaires ou exceptionnels. Depuis les temps talmudiques (IIIe siècle, et surtout au Moyen-Âge, le commandement, la mitsva, l’’ordre le plus élevé de sanctification du nom de Dieu (kidouch hachém) fut l’acte de martyre. Alors que la valeur suprême doit être accordée à la vie, la Torah va restreindre considérablement les cas dans lesquels les individus devaient abandonner leur vie.
Deux séries de circonstances ont augmenté la mise: la présence d’un minyan des Juifs et le temps de persécution. Dans un cas, les juifs contraints publiquement de transgresser le judaïsme en embrassant l’idolâtrie, ou obligés de se convertir au christianisme, ou obligés de commettre un meurtre ou en s’engageant dans l’une des unions sexuelles interdites par la Torah, devaient choisir la mort plutôt que de se conformer (cfr Maimonide) et le Talmud « Rav Dimi a dit au nom de Rabbi Yohanan : [le fait de ne sacrifier sa vie que dans les trois cas ci-dessus] ne vaut que s’il n’y a pas un décret de l’Etat. Mais s’il y a un décret de l’Etat, même pour un commandement léger, il convient de se laisser tuer plutôt que de transgresser. ». Plus loin on trouve : « Rabin a dit au nom de Rabbi Yohanan : même lorsqu’il n’y a pas de décret de l’Etat, cela ne vaut qu’en privé, mais en public, même pour un commandement léger, il convient de se laisser tuer plutôt que de transgresser. » L’absence d’un tel quorum, justement le fait que l’acte ne soit pas « regardé » et « validé » par un minyan cependant, a préservé la possibilité de violer le judaïsme en privé.
Dans l’autre situation, où la persécution a éclaté, les Juifs devaient mourir indépendamment du nombre de témoin.
Je ne vois pas d’autre triste exemple que la gravité d’un pogrom qui pouvait éradiquer la différence entre l’espace public et l’espace privé, entre commandements majeurs et mineurs (Maïmonide, Michné Torah, Yesodei ha-Torah, chap. 5). Fait intéressant, Maïmonide a énuméré les règles relatives au martyre au tout début de son célèbre code de droit juif, où il discute en même temps de l’existence de Dieu comme fondement du judaïsme.
Parmi les obligations qui incombaient aux Juifs il y a la conscience de l’omniprésence de Dieu, il fallait sanctifier le nom de Dieu (même au prix) de sa propre vie quand cela était nécessaire. En tant que minorité sans défense au Moyen-Âge, les juifs ont souvent fait face à la sombre perspective d’une conversion forcée. Ils vivaient toujours conscients de la fragilité avec laquelle leur sécurité pouvait être brisée, leurs synagogues vandalisées, leurs quartiers dévastés.
Notre liturgie est venue refléter leur état durable de précarité. Ainsi, le matin du chabbat après la lecture de la Torah, les communautés ashkénazes du XIIe siècle entonnaient une prière commémorative pour les martyrs demandant à Dieu de se souvenir de leur piété et de venger leur mort (av hara’hamim hou yera’hém al ha’amoussim), ce texte n’apparaît pas dans les communautés d’Orient.
Le poème ounetaneh Tokef, attribué à Rabbi Amnon, dit à Roch Hachannah et répété le jour de Yom Kippour, évoque le Grand Jour Saint, avec sa représentation de Dieu déterminant notre destin pour l’année à venir ( « qui vivra et qui mourra, qui par le glaive, qui par le feu »). Ce texte émouvant et terrible est venu s’associer au meurtre brutal de Rabbi Amnon par les dirigeants chrétiens de Mayence pour convertir les juifs de Mayence au Christianisme. Nous voyons ici que la synagogue avait assumé dans ces temps troubles, la tâche de préparer les Juifs au martyre.
Parlons pour finir plus prosaïquement, l’idée de sanctifier le nom de Dieu dans la vie, et par la vie est un devoir quotidien (kedouchat ha’hayim). Surtout, il faut se garder du contresens consistant à déclarer la vie sainte. Ni dans la Bible, ni dans le Talmud, on ne trouvera la notion de vie associée à celle de sainteté. La sainteté caractérise avant tout le divin ; un lieu, un temps, un peuple, un homme peuvent également être qualifiés de “saints”. La vie ne l’est jamais. Pas plus que tout ce qui a trait à la “persévérance dans l’être”, force, richesse, puissance, conquête ou guerre. La sainteté vient d’ailleurs. L’argent, par exemple, et les biens matériels ont de l’importance et de la valeur; il est interdit des les détruire inutilement, mais ils n’ont pas de sainteté. Il en est de même de la vie. Elle surpasse certainement en prix tous les autres biens, mais cela ne lui confère pas pour autant de caractère de sainteté.
Parler de sanctification de la vie, de qedouchat hahaïm est une contradiction dans les termes. La vie est importante, il faut y veiller, la soigner, la protéger, mais elle n’est pas sainte. On la sauve mais on ne la vénère pas. Pour la plupart d’entre nous, heureusement, nous affirmons, témoignons et élargissons la présence de Dieu dans le monde non pas par la façon de mourir, mais par la façon de vivre, d’élever nos enfants. Egalement dans la qualité de l’établissement nos rapports avec les autres, et de la façon d’appliquer les lois de justice sociale, en allégeant le fardeau des moins favorisés.
Faire du judaïsme une œuvre d’art qui informe et élève chaque aspect de notre être, c’est aspirer à un niveau d’intégrité qui efface la distinction entre le domaine public et le privé.

Rabbi Michel Liebermann

Paracha Emor.  2017

rabbi Michel Liebermann

dvar thora prononcé en la synagogue de Carpentras le chabbat 13 mai 2017

La paracha de Emor (« Parle ») commence par l’énoncé des lois concernant les Cohanim (les « prêtres »), le Cohen Gadol (le « Grand-Prêtre ») et le service du Temple (avodat hamikdach).

RESUME : Le Texte rappelle qu’un Cohen ne doit pas se rendre rituellement impur par le contact avec un cadavre, si ce n’est lors de la mort d’un parent proche. Qu’il ne peut épouser une femme ayant « déjà vécu une histoire » qu’elle soit veuve, divorcée, ou étrangère au culte hébreu. Le Cohen Gadol ne peut épouser qu’une femme vierge. Un Cohen atteint d’une difformité physique ne peut effectuer de service dans le Temple, de même qu’un animal atteint d’une malformation ne peut y être offert. Concernant les animaux, un veau, un agneau ou un chevreau nouveau-né doit être laissé avec sa mère pendant sept jours. L’interdit d’abattre un animal et sa progéniture le même jour. S’ensuit le rappel des Convocations Saintes (moadim), les fêtes du calendrier juif : le Chabbat hebdomadaire, le sacrifice à Pessa’h le 14 du mois de Nissan vers le soir et les sept jours de la fête de Pessa’h qui suivent. L’offrande du Omer sur les prémices de la moisson d’orge a lieu au second jour de la fête de Pessa’h à partir duquel, pendant 49 jours, a lieu le compte du Omer (sefirat haOmer) qui aboutit à la fête de Chavouot, le 50e jour. Ensuite, la«commémoration de sonnerie de Choffar » a lieu le premier Tichri (Roch Hachana) ; le 10 Tichri un jour de jeûne solennel (Yom Kippour) ; la fête de Souccot pendant laquelle, à partir du 15 Tichri, on réside dans des cabanes et l’on prend les « quatre espèces » (palmier, myrte, saule et cédrat), suivie immédiatement par la fête du «8e jour » de Souccot (Chémini Atséret). La Torah évoque ensuite l’allumage de la Ménorah du Temple et le pain de proposition (Lé’hem Hapanim) placé chaque semaine sur la table du sanctuaire. Le Texte de cette semaine se termine par l’incident lors duquel un homme fut exécuté pour blasphème et l’énoncé des peines applicables en cas de meurtre (la mort) et de blessure à son prochain ou dégradation de sa propriété (compensation financière)

Arrêtons-nous sur un aspect : “Ne profanez pas mon saint nom, afin que je sois sanctifié au milieu des enfants d’Israël, moi, l’Eternel qui vous sanctifie”. Lévitique XXII, 32

J’ai toujours beaucoup de difficultés quant à expliquer certains aspects de la thora. Dans celle-ci, qui est au coeur du 3eme Livre, et dans le calendrier où nous sommes, c’est à dire dans le décompte du Omer d’une part, et, d’autre part les différents grands rendez-vous juifs de l’histoire. Je veux parler de Pessah, où nous apprenons à sortir du joug de la force et marcher, en route vers le Sinaï afin d’avoir, enfin dans ce monde, un cadre de Loi, c’est à dire le Promulgation des Paroles divines. Et, au cours de ce décompte du Omer, s’égrainent des éléments nouveaux. Il s’agit de l’histoire moderne, celle de nos jours, pour lesquels certains d’entre-nous en ont été des témoins, des acteurs, des combattants, des résistants, des victimes. Je parle de la Journée du souvenir de l’insurrection du Ghetto de Varsovie, de Yom Hachoah, de l’anniversaire de la création de l’État d’Israël, Yom Ha’atsmaout précédé de Yom Hazikaron, rappelant tous les soldats morts au champs d’honneur et également les victimes des différents attentats dus au terrorisme. Il y a la journée de la réunification de Jérusalem, Yom Yerouchalayim, où l’on se rappelle comment le rabbin Goren souffla du ichoffar devant le Mur Occidental.

Et, lorsque nous parlons de nos martyrs, de ceux et celles qui sont morts dans les combats divers ; attardons-nous sur nos frères et soeurs assassinés, uniquement parce qu’ils étaient juifs, tout au long de notre douloureuse histoire, plus particulièrement, lorsque nous évoquons le souvenir des six millions de juifs assassinés par les nazis dans les fours crématoires, nous avons l’habitude de dire qu’ils sont morts en sanctifiant le nom de Dieu, al kidouch Hachém. Le fait qu’ils soient morts en tant que juifs conscients, et aussi inconscients, car, reconnu par nos ennemis en tant que tel : JUIF, proclame à la face du monde qu’ils faisaient tous partie des bné Israël considéraient l’Eternel comme saint, comme source de sainteté, qu’ils faisaient partie de ce peuple, qui à travers les différents exils Le reconnaissaient, tous ayant en commun la Thora, quel que soit les tendances ou les courants religieux et spirituels qui les habitaient. Par leur mort, ces juifs ont donc observé ce commandement signalé dans notre sidra : l’obligation de sanctifier le nom de Dieu et l’interdiction de le profaner et de le déshonorer. Par le fait d’avoir du faire un pas en avant, d’avoir porté l’étoile, d’avoir tout simplement un nom juif, ils ont affirmé de facto, leur appartenance au peuple de la berit, au peuple de l’Alliance.

Mais tout le monde, Dieu merci, n’est pas obligé de mourir pour observer cette mitsvah. Bien au contraire, c’est durant toute notre vie, dans les conditions les plus quotidiennes, que nous devons et pouvons, nous aussi, sanctifier le nom de Dieu. De quelle façon ? Tout d’abord simplement, en vivant selon la volonté de Dieu, en montrant à notre entourage que notre vie est réglée par les grands principes de la Torah et que nous ne nous en écartons sous aucun prétexte. Agir ainsi, c’est se faire respecter, mais surtout montrer combien à nos yeux la parole de Dieu est respectable et l’Eternel saint. Mais, de plus, c’est à travers le respect de notre prochain, à travers une honnêteté scrupuleuse, une affabilité sereine, une serviabilité constante, bref à travers l’amour qui se dégagera de notre contact quotidien envers notre prochain, que nous nous ferons, plus que tout, le champion de la sainteté de l’Eternel. C’est dans ce côté concret, terre à terre des contacts humains que l’autre sera appelé à juger si pour nous véritablement l’Eternel est saint. Ainsi par notre modèle,il pourra apprendre à sanctifier la vie à son tour. Gracias a la vida. Si, par contre, nous devions dans ces rapports humains, avoir pour guide, l’égoïsme, la facilité, la haine, l’absence de loyauté, nous nous déshonorerions en même temps que nous profanerions le nom de Dieu.

Encore une fois, en regardant notre calendrier, nous apprenons plusieurs choses. La liberté pour le Juif est d’être soustrait à l’oppression, mais pas à la maîtrise de soi.

Pessa’h permet à l’homme d’évoluer librement, sans que quiconque interfère dans ses activités religieuses. Cette liberté n’est devenue réelle que lorsqu’elle fut dirigée, lorsque la Torah montra à l’homme ce que l’homme peut devenir, c’est cela Chavouot, où s’inscrit la dimension sociale et éthique. Pour cela, il fallait gravir cette échelle de 49 échelons, tant dans la verticalité envers le divin , que dans l’horizontalité envers son prochain. Le début étant de « sortir et de s’améliorer soi-même. C’est la raison pour laquelle le Texte nous ousefartèm la’hèm, vous compterez POUR VOUS.

Les grands événements du XXe siècle tels la Choah (l’annihilation) et la Tekouma (la Rédemption de l’Etat) montrent comment l’homme juif peut prendre sa destinée en mains, comment des ténèbres de l’Exil, il peut appliquer l’adage de Theodore Herzl « im tirtsou, eyn zo aggadah » : si vous le désirez (vraiment) ce ne sera pas une légende.

Pessa’h et Chavouot sont des fêtes complémentaires, délibérément reliées par le Compte du Omer pour souligner leur caractère inséparable. Ensemble, toutes ces fêtes, anniversaires et commémorations, nous apprennent que l’accession à la liberté dans ce monde, et donc la réalisation de l’homme, n’est pas caractérisée par l’abandon d’obligations productives, mais bien par leur accomplissement éclairé. Ainsi verrons-nous, bientôt le rayonnement des temps meilleurs pour notre communauté, pour Israël et pour les familles des nations.

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