Ki tétsé

Deutéronome XXI,10 – XXV Ki tétsé

rabbi Michel Liebermann

1 “Tu ne verras pas le boeuf de ton frère ou son agneau s’égarer et tu ne pourras pas te dérober à eux; tu es tenu de les ramener à ton frère…3 Ainsi agiras-tu de même à l’égard de son âne, ainsi feras-tu à l’égard deson vêtement et ainsi feras-tu avec tout objet perdu par ton frère, tu n’as pas le droit de t’abstenir…” (Deutéronome 22:1-3)

Poursuivons le monde des préceptes que Moïse continue à transmettre à la génération des enfants d’Israël dans ce dernier Livre de la Thora. Ce peuple qui va rentrer bientôt sur la Terre de Canaan. Nous ne sommes pas uniquement liés dans l’Etude des lois qui nous sont proposées, à voir et lire les éléments au premier degré. Ici notre Texte parle d’animaux ; c’est donc dans un langage proche à nos ancêtres bergers et agriculteurs, qu’il s’adresse à eux, donc à nous, pour nous donner les bonnes directives. Seulement nous ne sommes plus des bergers ou agriculteurs, et les références agricoles ainsi que celles liées à la nature nous interpellent autrement.

Tout comme notre verset, notons que toute l’imagerie animale sera développée dans ce que l’on appelle « les bestiaires », dans la littérature médiévale, tout comme les fables mettant en scène des animaux et nous transmettent des messages. Ces ouvrages reflétaient la conviction que le monde est le livre dans lequel l’Eternel a écrit, et que tout pouvait trouver une explication et des correspondances. Les représentations iconographiques les plus connues sont le Paradis terrestre et l’arche de Noé. Certes, les Proverbes du roi Salomon, les Fables d’Esope, puis de Florian et de La Fontaine ont laissés des traces durables de ce genre d’exercice littéraire. Les expressions populaires ont pris le relais, et ce, dans toutes les nations afin d’illustrer tel ou tel trait de caractère, non plus de l’animal mais bien de l’humain ; c’est là que nous voyons que l’animal parle et agit. La Thora n’échappe pas à cette règle. C’est l’occasion de partir de l’observation des animaux pour arriver aux métaphores illustrant nos comportements.

En revenant à notre verset, observons que, de toute évidence, le devoir de ramener un objet perdu à son propriétaire ne se limite pas aux animaux mentionnés : des boeufs, aux agneaux, aux ânes et aux habits, mais que cela s’applique, comme le conclut le verset, “à chaque objet perdu par ton frère”. Bizarre, quels seraient – ils donc ?

Le Talmud explique que la Torah cite ces exemples car chacun de ceux-ci nous enseigne une loi spécifique concernant les objets, ou catégories d’objets perdus.

Toutefois, alors que le Talmud déduit ces lois du “boeuf”, de l’“âne” et du “vêtement”, il ne peut le faire pour l’“agneau”.L’agneau perdu constitue une difficulté », dit ce commentaire, évoquant par là que la correspondance juridique du mot “agneau” dans le verset s’avère compliqué pour nos rabbis.

Les traditions issues de la mystique juive nous disent que la Torah possède « à la fois un corps et une âme : gouf et nechama ».

Le “corps” de la Torah est sa partie physique, les événements historiques qu’elle rapporte et les lois qu’elle enseigne.

Toutefois implicite dans ce corps, existe une “âme” (nechama), une dimension mystique dans laquelle chaque histoire comporte une analogie sublime et dont chaque nuance possède sa contrepartie spirituelle.

Alors, rentrons dans ce voyage. Laissons de côté les animaux et voyons les données spirituelles.

Ainsi, ce précepte et cette injonction de rapporter un objet ou un animal perdu ne s’applique pas exclusivement aux possessions matérielles de son prochain, mais aussi à ses possessions spirituelles. Si vous rencontrez « une vie en train de s’égarer », « un esprit troublé », « un coeur en désordre », « une âme qui a perdu sa portée morale » ou « sa sensibilité spirituelle », restituez-les à son propriétaire. Vous ne pouvez rester indifférent à la souffrance spirituelle de votre prochain pas plus que vous ne pouvez ignorer son boeuf capricieux.

Les quatre exemples d’objets perdus énumérés par la Torah correspondent spécifiquement à quatre typologies, les 4 prototypes d’affections de l’âme humaine.

1 – Le boeuf est un animal puissant et versatile. Quand on le provoque, il est pratiquement incontrôlable. Un instant, il broute paisiblement et au moment suivant, voici que des kilos de chair et de muscles chargent, écrasant tout sur leur chemin.

Spirituellement : Nous connaissons tous son cousin spirituel: la brute tyrannique qui brutalise tout ce qui lui est désagréable ou dérange la tranquillité de sa mastication.

2 – Quand l’âne se rebelle contre son maître, il ne s’exprime quasiment pas ni ne charge; il enfonce ses sabots dans le sable et désobéit froidement aux ordres de son maître, à ses supplications et même aux coups qu’il reçoit.

Spirituellement : l’âne obstiné est encore pire que le boeuf rageur. Le boeuf tout au moins répond; le fait qu’il soit enragé signifie qu’il relève le défi. Par contre, la froideur et l’indifférence signifient une plus grande distance d’avec la sainteté et la vérité.

3 – Le “vêtement” représente une maladie spirituelle encore plus nocive. Le mot hébreu pour “vêtement” – bégued est relié à beguidah: la trahison. Le boeuf antagoniste et l’âne indifférent peuvent résister ou ignorer leur maître, mais ils ne se cachent pas derrière une fausse identité. La personnalité de type bégued est de nature à tromper les autres et pire encore, elle-même, quant à savoir où se situe la loyauté, ce qui lui rend encore plus difficile l’aveu de son mauvais comportement et sa rectification.

4 – Et puis il y a l’agneau, une créature caractérisée par la docilité et l’humilité. Alors que cela semble un moindre mal par rapport aux trois précédents, c’est le plus difficile à surmonter. Une personne qui se bat, ignore, voire trompe l’Eternel peut en venir à reconnaître la vérité et rectifier son comportement.

Spirituellement : Mais vous ne pouvez convaincre l’“agneau”de l’erreur de son cheminement: il est tout à fait d’accord avec vous. Vous ne pouvez attiser les flammes de son coeur, il est déjà embrasé de ferveur. Il connaît la vérité, il se soucie de la vérité, il désire faire ce qui est juste mais il est trop timide pour faire quoi que ce soit.

C’est là le sens profond des paroles du Talmud: “l’agneau perdu représente une difficulté”. En ce qui concerne le “boeuf”(chor), l’“âne”(‘hamor), ou le “vêtement” (simlah), il existe des moyens de faire face aux déficiences de l’âme. Mais que peut-il être fait avec l’“agneau” (séh)?

Ici, le Talmud ne possède pas de réponse, pas de solution logique.

Néanmoins, la Torah commande :“Rapporte-les à ton frère!” (hachév techivém lea’hi’ha).

Chaque perte spirituelle peut être rattrapée, chaque déficience peut être transformée en force positive.

Un boeuf qui se déchaîne est destructeur mais, quand il est convenablement attelé et maîtrisé, sa furie est canalisée vers des fins convenables, “beaucoup de récoltes sont données par la force du boeuf” (Proverbes 14:4).

L’obstination de l’âne, convenablement sublimée, se traduit en endurance et en persévérance pour rester fidèle à sa mission et à l’Eternel à travers les épreuves et les difficultés. La trahison également possède une contrepartie positive: la vie physique est elle-même un subterfuge de l’âme qui n’assume un corps et une identité physiques que pour les exploiter et les utiliser à des fins spirituelles.

En ce qui concerne cette qualité, la docilité de l’agneau, quelque difficile que soit le problème posé, peut aussi être reconnue comme une qualité. La docilité peut être remaniée et transformée en de l’abnégation pour l’Eternel (appelé dans la cabale bitoul hayéch), une abnégation qui engendre non pas la passivité et la résignation de l’agneau perdu, mais l’activisme résolu et sans compromis de celui qui a mis de côté son ego et ses exigences, pour servir l’Eternel.

rabbi Michel Liebermann

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