KORAH

KORAH : NOMBRES XVI – XVIII

rabbi Michel Liebermann

“Korah, fils de Yitsar, fils de Kehath, fils de Lévi, forma un parti avec Datan et Aviram, fils d’Eliav et On, fils de Peleth, descendants de Reouven. Ils s’avancèrent devant Moïse avec 250 des Enfants d’Israël – princes de la communauté, membres des assemblées, personnages notables – et s’étant attroupés autour de Moïse et d’Aaron, ils leur dirent: ‘C’en est trop de votre part ! Toute la communauté est sainte, tous sont saints et au milieu d’eux est l’Eternel… Pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l’Assemblée’ …” (Nombres XVI, 1-3).

La révolte fomentée par Korah et ses acolytes contre le leadership de Moïse est l’un des épisodes les plus dramatiques de cette si difficile traversée du désert par les Enfants d’Israël. Pourtant, de prime abord, le lecteur pourrait avoir tendance à s’identifier avec les motivations profondes de la démarche de Korah. Voici quelques questions que nous sommes appelés à résoudre.

Pourquoi devrait-il exister un guide au-dessus du peuple ?

Pourquoi ces enfants d’Israël, tous égaux devant la loi et devant l’Eternel – et qui assistèrent ensemble aux miracles les plus éblouissants de l’Eternel – ne seraient-ils pas aptes à s’auto-diriger et à dialoguer avec le Créateur, sans l’entremise de Moïse et d’Aaron ?

Et donc, pourquoi ne pas opter, comme semble le suggérer Korah, pour un régime “anarchique” dans le sens idéal du terme ?

Or il s’avère en fait que les intentions de Korah et de sa faction sont bien moins pures qu’il n’y paraît à première vue.

Korah, l’homme qui sema la zizanie au sein du peuple d’Israël. Il est certes facile de détruire, il suffit parfois pour cela d’une simple parole. Il est facile de s’énerver et tout s’écroule. Le plus dure, c’est de construire… Moïse, le voilà depuis longtemps qu’il construit le peuple d’Israël, qu’il l’unifie devant le Mont Sinaï, des efforts de jours et de nuits. Aaron quant à lui entre en contact personnel avec chaque juif d’Israël pour répandre le Shalom et l’amour au sein du peuple.

Et voilà qu’un jour arrive “Monsieur” Korah qui, par des réflexions valables, crée la pagaille.

De même que plusieurs années furent mises pour construire le Temple, en date symbolique du 9 Av, en une seule journée, notre Temple s’enflamme, c’est la Déportation du peuple et l’Exil, et ce à cause de la haine gratuite.

Combien de personnes dans l’histoire se sont dépensés pour construire des synagogues, et un Samedi matin, un “Monsieur” Yehoudi casse tout, seulement en élevant la voix, en critiquant les officiants, les rabbins, les textes, etc..

Ce sont de tels moments de réflexion que nous devons avoir avant de commencer de déclencher la première étincelle de dispute entre nous. Il est facile d’être Champion de la destruction Le plus dur est d’être le champion de la construction.. La concorde ne tient souvent qu’à un fil …. Et c’est à celui-là que l’on s’accroche

Pour répondre à ces questions, nous voyons, d’après nos rabbis, que Korah est le prototype de celui qui est passé maître dans l’art de la propagande démagogique, Korah aurait tourné en dérision l’enseignement de Moïse et de la Thora, et il aurait tenté de mettre en cause ses facultés, à deux reprises au moins : la première occasion nous ramène à la section chabbatique précédente qui se clôturait par le paragraphe relatif aux commandements des tzitzit – ces franges nouées aux coins des vêtements qui, à l’origine, incluaient un fil de couleur bleu azur. Korah avait publiquement interpellé Moïse sur ce sujet, et lui avait posé presque sournoisement la question suivante: “Un vêtement entièrement de couleur d’azur peut-il être exempt de tzitzit?” Moïse répondit à cela par la négative. Et Korah de s’exclamer: “Où se trouve la logique ? Un vêtement qui est complètement azuré [sans tzitzit] n’est pas en règle selon la loi, tandis que quatre fils y suffisent ?!”

Sa deuxième argumentation démagogique tournait en ridicule une maison pleine de rouleaux de loi et pourtant non exemptée de Mezouza sur ses fronteaux.

Tout cela avait suffi à Korah pour prétendre devant tout le peuple réuni, que ces préceptes, loin d’être d’origine divine, avaient été en fait élaborés de toutes pièces par Moïse pour asseoir son pouvoir (Midrash Tanhouma Korah, alinéa 2).

Mais penchons-nous de plus près sur cet épisode. Apparemment, dans l’argumentation de Korah, il existe a fortiori un indéniable aspect valorisant: certes, un vêtement d’azur a plus de poids qu’un fil azuré, et une maison pleine de livres saints a une valeur en soi nettement plus importante que deux seuls paragraphes écrits à la plume sur un parchemin.

Dans son commentaire sur la Thora Rabenou Behaye Ben Asher explique que cette argumentation fait directement allusion au peuple d’Israël, comparé à un châle azuré ou à une maison pleine de livres saints. Or Korah reste justement surpris: si c’est bel et bien l’état actuel du peuple pendant la traversée du désert, pourquoi donc aurait-il besoin d’un leader comme Moïse à sa tête ? C’est pourquoi Korah a habilement choisi de brandir le drapeau le plus prisé par les foules: celui de l’égalité et de l’anarchie.

Comme l’explique le rabbin espagnol Nachmanide, il voulait récupérer la prêtrise et la confier à sa famille; c’est la raison pour laquelle Moïse dit : “rav la’hème benéy Lévi « Il suffit, enfants de Lévi”, et qu’il se met à rappeler à l’ordre la tribu des lévites.

Moïse révèle alors à l’ensemble de la nation un élément qui existait en filigrane chez Korah, à savoir sa propre aspiration à la grandeur et au respect (verset 5).

Le commentateur médiéval Rachi affirme lui aussi que Korah était jaloux des fonctions honorifiques accordées à Elitzafan Ben Ouziel, et qu’il se considérait comme étant lui-même plus apte à être prince (ibid, I). Toujours de la jalousie.

Toutefois, il faut nous mesurer à l’argumentation présentée par Korah devant le peuple d’Israël. En effet, l’idéal anarchique contient également, comme n’importe quelle théorie, une étincelle de vérité.

1 Finalement, ne possédons-nous pas tous une âme sainte ?

2 Et n’est-il pas impossible de ne faire reposer la société humaine que sur la contrainte policière et sur celle de la loi ?

3 Ne faut-il pas aussi être capable de faire confiance aux gens et d’éveiller en eux une profonde volonté de faire le bien ?

4 Et lorsque le peuple aspire sincèrement au bien, la contrainte n’est-elle pas non seulement inutile, mais encore nuisible ?

4 Le prophète Jérémie ne présente-t-il pas, quant à lui, l’avenir comme une sorte de jardin d’Eden anarchique: “lls n’enseigneront plus l’un son frère, car tous me connaîtront depuis les plus petits, jusqu’aux plus grands” ?

Or c’est justement là le noeud du problème : cette perspective idyllique constitue une vision future ! Et il est évident que dans le présent, ce niveau est impossible à atteindre puisque notre société est encore stratifiée et composée d’hommes de valeur, d’êtres moyens, de personnes faibles se trouvant à la traîne de l’humanité. Il est dangereux de faire preuve d’une confiance naïve et exagérée au point de penser qu’il est possible de se dispenser de toute hiérarchie et de toute loi ! Dans le même ordre d’idée, il est parfaitement exact que toute la communauté d’Israël est sainte, mais uniquement au niveau de son potentiel.

Prétendre, comme a voulu le faire Korah, que toute la communauté se situe au même niveau que le grand prêtre Aaron – qui a consacré toute sa vie à se purifier, à approfondir la loi et la vertu – c’est faire fi de tout effort moral et se moquer de toute valeur ! Ce procédé démagogique utilisé par Korah n’est qu’une vulgaire mobilisation d’êtres dépourvus de sens moral et spirituel. Il s’avère que, malheureusement, les êtres ne sont pas encore égaux. Certes, il naissent peut-être égaux, mais à partir de ce point de départ, les uns se servent de leur liberté pour devenir esclaves de leur ego et de leurs pulsions, pendant que les autres l’utilisent et la consacrent au service de la vertu et de la sainteté.

L’argument de Korah est donc extrêmement et dangereusement fallacieux ! D’après le rav Kook, Korah aurait eu un antécédent qui n’était autre que Caïn auquel Dieu refusa son sacrifice, et qui tua ensuite son frère. Afin de comprendre la raison de ce refus, il faut en fait savoir ce qui se passait vraiment dans le coeur de Caïn. Or il avait assurément un coeur pervers, une nature d’assassin. Comment peut-on oser présenter à l’Eternel un sacrifice, alors que le coeur est déchiré par des pulsions meurtrières? Il est vrai qu’à cet instant précis, Caïn n’avait pas encore ôté la vie à son frère. Mais on ne devient pas un assassin en un seul instant: il faut d’abord entretenir des pulsions instinctives qui éclateront plus tard au grand jour. Dans la Genèse, le rédacteur indique que l’Eternel l’expliqua d’ailleurs clairement à Caïn quand ce dernier se montra si déçu suite au refus divin: “Des instincts horribles trouvent légitimation dans ta personne et, avant toute chose, il faut s’en purifier !” Mais estimant que tous les êtres sont égaux, Caïn s’est entêté à offrir un sacrifice à l’Eternel, alors que son coeur était déjà enflammé par le désir de tuer son frère.

On peut dire que, d’une certaine façon, la spiritualité héritière spirituelle de Korah n’est autre qu’une forme d’une chrétienté qui a d’emblée proclamé haut et fort que tous les peuples de la terre étaient égaux. Pour ceux-ci, tant que fils de Dieu, tous les hommes, tous les groupes humains et donc tous les peuples seraient égaux, et la notion de “peuple élu” n’aurait alors plus de sens. Tous les hommes pourraient paraître ainsi appartenir, au moins dans l’esprit, à Israël. Mais c’est là une approche complètement erronée : le peuple d’Israël possède une identité particulière qui s’est dévoilée durant un long parcours historique et moral. Les valeurs humaines et les fondements spirituels que le monde civilisé se réjouit de posséder, ont été puisés dans la Bible hébraïque.

Eh bien non, le peuple juif n’est pas un peuple comme les autres ! Il possède une identité particulière (Rav Kook Orot p. 32).

Le philosophe Jean-Paul Sartre prétendait réduire l’identité juive à un phénomène sociologique : pour lui, le sentiment d’appartenance au peuple juif ne serait que la résultante d’une histoire douloureuse, plus précisément de l’antisémitisme – ce peuple juif étant constamment appelé à lutter pour sa propre sauvegarde. Évidemment, c’est encore une vision erronée, car notre peuple est né bien avant l’antisémitisme ! L’Exil – où sévit toujours la haine systématique du Juif – est une chute qui se répare de nos jours, une époque où il devient encore plus évident que le peuple juif a bel et bien une identité à lui ! D’ailleurs, quelques jours avant sa mort, Jean-Paul Sartre n’a-t-il pas reconnu que notre peuple n’était nullement un “résidu sociologique” de son histoire, mais qu’il possédait une identité – définie de façon fort étonnante par un philosophe athée – l’attachement à Dieu.

Car, et nous en sommes persuadés, au coeur de chaque homme juif (le plus souvent à son insu) luit une étincelle de confiance en Dieu. Cependant, il serait erroné de mettre au second plan l’effort humain de droiture et de sainteté, et de penser que l’on peut jouir de la félicité éternelle en se contentant de prononcer quelques “paroles de foi”, comme dans le reproche du roi Khazar – voir le célèbre livre du Kouzari, de rabbi médiéval Yehouda Halévi – qui s’étonne qu’une simple profession de foi puisse contribuer à élever un homme au “septième ciel”, ce à quoi ne permettrait pas d’aboutir une vie entière d’efforts moraux.

Juste entre-nous : Pour être plus explicite, il ne suffit pas de prononcer quelques phrases apprises par coeur, ou lues en phonétique, de pratiquer quelques gestes du judaïsme comme la mise des tephilin ou la pose de la mezouza, pour se sentir appartenir à « une caste des élus ».

L’argument que le personnage de Caïn dans la Genèse avait tenté d’avancer au plan individuel, Korah l’a brandi au niveau de la nation tout entière, tout comme certaines religions plus tardives l’ont gravé sur leurs drapeaux pour l’humanité entière. Notre maître le rav Yéhouda Kook le répétait formellement : différencier, ce n’est pas séparer ! Toute l’humanité est certes une grande famille, mais il existe nécessairement en son sein des différenciations – non pas fondées sur le mépris ou la haine – et des spécificités.

De même, il faut savoir distinguer, à l’intérieur de notre peuple, entre l’homme de vertu et de sainteté, et celui qui est attiré par des instincts matériels et égoïstes. Mais nous faisons partie de la même famille : ne sommes-nous pas liés par des liens profonds, et ce qui nous rapproche n’est-il pas infiniment plus important et intense que ce qui nous sépare ?

rabbi Michel Liebermann

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