LEKH LEKHA

GENESE XII,1 – XVII,27 Lekh Lekha pars pour toi

rabbi Michel Liebermann

L'expression hébraïque inhabituelle "lekh lekha" n'apparaît que deux fois dans tout le Tanakh : au début de la paracha éponyme quand l’Eternel ordonne à Abraham de quitter Haran, et dans le texte que nous lirons la semaine prochaine quand l’Eternel lui demande d'offrir son fils Isaac (âgé de 37 ans) en sacrifice (références : Genèse XII: 1 et XXII : 2). Le premier est rendu par la traduction comme "aller de l'avant" et le second simplement comme "aller". Les deux sont inadéquats parce qu'ils diminuent la force de la préposition "lekha". 
Le philosophe juif allemand Martin Buber au début du XXe siècle conserve l’expression « lekh lekha » dans sa traduction allemande avec la phrase "geh du- vas t-en". L'inélégance capture l'état dans lequel l’Eternel s'adresse à notre ancêtre à chaque fois. L'impératif en hébreu trahit d’ailleurs une note d'anxiété. 
Et on pourrait se demander « Quelle certitude y a-t-il qu'Abraham tiendra compte des demandes déraisonnables de Dieu? Eh oui, quitter tout ça ? Quel ça, rempli des certitudes et des convictions de l’ego qui proclame sans cesse que « tout le fruit de mon travail m’appartient, alors pourquoi quitter ça !!!!!)
La fonction de la préposition ici dans le Texte est de transmettre le plaidoyer qui a informé le commandement.
Dans la répétition de la phrase, les rabbins, qui ont détecté dans la vie d'Abraham une série de dix épreuves divines, ont vu une certaine symétrie. 
Le premier et le dernier, peut-être les deux les plus exigeants, étaient administrés avec le même mélange d'autorité et de sollicitude. Les rabbis ont également réfléchi au commandement qu'Abraham aurait pu considérer plus favorablement et ont conclu le second, parce que sa destination finale, la terre de Moriah, était clairement stipulée dès le début. Contrairement à la première instance, Abraham savait exactement où il devait aller. En outre, il a peut-être savouré la perspective de sanctifier l'endroit où un jour le Temple se dresserait. Mais là, nous allons un peu vite en besogne.

Lekh-Lekha, “pars pour toi”, c’est la première rencontre avec notre Patriarche Avram. Quoiqu’en fait, pas tout à fait, puisque son nom apparaissait en guest-star dans la paracha précédente. Mais c’est véritablement dans Lekh-Lekha que la saga d’Avram et de sa famille prend véritablement son envol.

Le début du Texte se veut brutal : l’Eternel lui ordonne : “Pars pour toi de ton pays, de ton lieu de naissance et de la maison de ton père” Évidemment, à chaque fois que la Thora donne des précisions, les commentateurs s’étonnent, notamment de l’ordre des mots. Avram, si on doit refaire son parcours géographique, partira d’abord de la maison de son père, puis quittera sa ville natale, avant de montrer son passeport et de quitter son pays d’origine. C’est l’ordre logique. Et pourtant, la Thora choisit l’ordre inverse: d’abord du pays (artsekha), ensuite de la ville natale (moladetekha) et ensuite de la maison de son père (mibéyt avikha) !

Le Ketav vHakabala, un commentaire d’un disciple du Gaone de Vilna répond la chose suivante: la Thora ne va pas gaspiller de l’encre à nous refaire un parcours touristique, fût-il celui de notre père Avram. Elle veut nous enseigner quelque chose de plus profond. Avram a été choisi par l’Eternel pour initier la longue histoire du peuple juif. Pour commencer cette nouvelle histoire, il doit partir de zéro. La Thora semble nous mettre directement dans le bain en disant: “le candidat retenu, c’est lui, les compteurs sont à zéro, on va voir ce qu’il a dans le ventre”.

Mais pour partir de zéro, Avram doit se défaire de toutes ses habitudes et coutumes passées. Il doit désapprendre son ancienne vie. Il doit d’abord oublier son pays et ses coutumes. Plus difficile, il doit faire abstraction de l’attachement qu’il a forcément pour sa terre natale.

Mais le plus dur, c’est de quitter ses habitudes les plus profondes, sa culture, bref, ce qu’un autre juif, Durkheim, créateur de la sociologie moderne appellera beaucoup plus tard, le fait social: “toute manière d’agir, de penser et de sentir, extérieures à l’individu, et qui sont douées d’un pouvoir de coercition en vertu duquel il s’impose à lui”.

Avram doit quitter tout cela, s’il veut pouvoir être le père du peuple hébreu (appelé plus tard le peuple juif). Voilà pourquoi la Thora inverse l’ordre logique des choses…

Mais on ne peut conclure sans dire où Avram doit aller et ça l’Eternel ne le dit pas ! Regardez bien le texte: il dit “pars à l’endroit que je t’indiquerai”, mais ensuite plus rien, c’est prend ta boussole.

Pourtant, regardons bien, dans la paracha de la semaine prochaine, la Thora nous donne un indice : elle réutilise la tournure “Lekh-Lekha”, mais à l’adresse d’AvraHam cette fois, à l’occasion de la ligature d’Isaac (le non-sacrifice) : il ne lui demande plus de quitter son passé, mais de se tourner vers l’avenir: “Pars pour toi vers le pays de Moria…”. C’est là l’endroit où Avraham doit aller, accomplir la volonté divine à l’endroit que l’Eternel a choisi.

Va pour toi. Prends la route, Vois du pays. Recherche des terres inconnues Va vers toi, sors de ton pays de ton lieu de naissance, de la maison de ton père, pour la terre où je te guiderai

Ton pays : signifie ton lien avec la terre, ton implication dans la vie terrestre La première chose qu’Abraham va devoir purifier est bien ce qui nous a donné notre existence terrestre, il s’agit de notre corps.

La maison de ton père : Comme nous existons parce que nous avons été conçu par nos parents, le second niveau de purification c’est le lieu de naissance.

Le père signifie la vigueur, c.à.d. le désir. La maison de ton père peut signifier la maison de ton désir. Après avoir purifié notre lien à la terre, et le fait que nous soyons né, nous pouvons nous mettre à purifier la source de notre désir. Ensuite nous pouvons arriver au beau pays, à la terre promise que l’Eternel a montré à Abraham.

Le but : faire de l’Exil (la galout) non seulement un déplacement physique, mais également un parcours spirituel. A la fin du premier chapitre des “Sept Pilliers de la Sagesse”, T.E. LAWRENCE écrit ceci : “Easily was a man made an infidel, but hardly might he be converted to another faith ” (il est facile pour un homme d’être infidèle [à sa foi], mais il peut difficilement être converti à une autre foi). On comprend maintenant le parcours du juif qui veut devenir juif. Oui, la sincérité de la démarche passe par l’expérience. Et comment être sûr que l’on ne s’est pas trompé : c’est quand on n’est pas fanatique.

Toute l’histoire du peuple juif est résumée entre ces 2 Lekh-Lekha : s’extraire de nos habitudes matérielles et idolâtres pour se tourner vers le service divin (pas n’importe comment) …même si le chemin est traversé d’épreuves ! Et le Texte continue en proclamant pour Abraham et sa postérité fidèle dans l’Alliance : heyé berakha, sois et deviens une source de bénédictions.

Rabbi Michel Liebermann

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