MICHPATIM

Paracha MICHPATIM Exode XXI – XXIV,18
rabbi Michel Liebermann
 

 

Suite à la révélation du Sinaï et la promulgation du Décalogue, Le texte décrit une série de lois à l’adresse du peuple d’Israël. Elles incluent les lois relatives au serviteur contractuel, aux peines sanctionnant le meurtre, le rapt, l’agression et le vol, les lois civiles relatives aux réparations des dommages, aux prêts financiers, et à la responsabilité des quatre catégories de gardiens, ainsi que les lois régissant le procédé judiciaire mené par les tribunaux. Sont également enseignées les lois mettant en garde contre le fait de maltraiter les étrangers. L’observance des fêtes saisonnières et des offrandes agricoles qui devaient être apportées au Mikdach. L’interdiction de cuire de la viande avec du lait. En tout, la paracha de Michpatim contient 53 préceptes : 23 commandements impératifs et 30 interdictions.
– L’Eternel promet de mener le peuple d’Israël à la Terre des ancêtres et les prévient de ne pas adopter les comportements païens de ses habitants actuels.
– Le peuple proclame : naassé venichma, Nous ferons puis nous comprendrons tout ce que Dieu nous commande.
– Laissant Aaron et ‘Hour en charge du camp des enfants d’Israël, Moïse gravit le mont Sinaï et y demeure pendant 40 jours et 40 nuits pour recevoir la Torah.

La paracha michpatim est reliée à mon enfance, où, à l’école juive Tachkemoni dans ma ville natale d’Anvers, nous découvrions à l’âge de 12 ans les premières pages du Talmud. Ces grands folios nous apparaissaient insurmontables, rien que de penser qu’il y a plus de 60 volumes. Et c’est là qu’avec notre professeur monsieur Haramati, qui était yéménité (imaginez un yéménite en pays ashkenaz) nous avons ouvert le traité Baba Metsia (la Porte du milieu) et au chapitre 3 du traité nezikin (traité des dommages) nous avons appris hamaFKiD etsèl ‘havéro behéma o kélim, (celui qui dépose un animal ou des outils auprès d’un gardien….). Gardez en mémoire les lettres majuscules du mot hamaFKiD). Dans l’ensemble, avec mes condisciples, nous étions ‘rentrés dans le Talmud’, et nous percevions le côté aride de cet ensemble juridique traitant de la propriété, du gardiennage, les sanctions éventuelles. De la casuistique. Pourtant, monsieur Haramati nous avait ajouté, en fin d’année scolaire, que l’on pouvait lire toute cette problématique juridique sur un autre plan. Nous ne pouvions pas imaginer l’impact que ce texte aurait sur notre spiritualité. C’est bien plus tard, en Israël, à la Yechiva, et surtout, avec mon maître rav Léon Askenazi, que mes yeux se sont ouverts sur une approche plus spirituelle et surtout comportementale ; ‘une partie de l’esprit du Talmud était rentrée en moi’. Voici le commentaire que je peux dire aujourd’hui sur ce même passage, un demi siècle plus tard.
Nous avons souvent tendance à penser que l’on peut établir des “arrangements” avec l’Eternel : d’ailleurs vous avez pu remarquer, en ce qui concerne les détails les plus infimes de la vie quotidienne, nous prenons nous-mêmes les décisions et quand il s’agit de grands problèmes, nous les confions….. à l’Eternel. Le but de la création, le sens de la vie, ce sont des choses que l’Eternel a décidées et que nous ne pouvons espérer comprendre et encore moins influencer. Pourtant la pensée juive que nous inspire la Torah nous enseigne tout le contraire ! A propos des “fais” et “ne fais pas” de la vie quotidienne, la Torah nous présente une liste très détaillée d’instructions, ce sont les ‘houkim oumichpatim’ les lois et les statuts. Bien sûr, nous avons le libre arbitre. Mais à ce niveau “le libre choix” ne consiste pas à déterminer comment les choses devraient être, ni à décider ce qui est bien et mal. Cela signifie simplement que nous pouvons choisir d’obéir à la Volonté Divine, mettant alors nos vies en harmonie avec le mode que le Créateur de la vie a défini, ou bien nous pouvons choisir d’y désobéir.
Ce dernier choix est, de toute évidence pour le croyant, si imprudent et destructeur que l’on est enclin à arguer qu’il est difficile de le considérer comme un “libre choix” ! (D’un autre côté, on peut avancer que c’est là l’ultime liberté : la liberté d’agir même contre notre propre intérêt et désir intrinsèque !). En tout état de cause, ces “détails infimes” sont la prérogative de Dieu. Mais quand on en vient aux questions essentielles comme “qui sommes-nous ?” ou “pourquoi sommes-nous là ?”, le texte vient alors nous dire : “cela dépend de vous. Et quelle que soit la façon dont vous définissez votre raison d’être et votre relation avec Moi, l’Eternel, cela deviendra votre vérité. C’est comme cela que Je vous considérerai et Me lierai à vous.”
Prenons l’exemple des “quatre gardiens”, dont on évoque les lois dans la Paracha de cette semaine, que l’on retrouve dans Exode XXII, pour décrire quatre types de définitions de l’homme et la réponse Divine correspondante.
Pour comprendre cette analyse, il nous faut, au préalable, résumer ces lois. Un “gardien” (Chomer) est une personne qui, quelle qu’en soit la raison, est responsable d’un objet appartenant à autrui. La Torah définit quatre sortes de gardiens et niveaux de responsabilité qui leur sont échus.
1) Le gardien non rétribué : Exode XXII, 6 – 8 il s’agit d’une personne qui prend soin de la propriété d’autrui, simplement par faveur, et n’en reçoit aucune compensation. Bien qu’elle ait la responsabilité de prendre soin de cet objet, sa responsabilité en cas de problème est réduite. Si l’objet a été endommagé ou perdu, à cause de sa négligence, elle doit le rembourser ; mais si elle lui a donné le soin auquel elle s’est engagée, et en fait le serment, elle n’en est pas tenue responsable.
2) Le gardien rétribué. Exode XXII, 9 – 12 Puisqu’il est payé (ou indemnisé) pour ses services, les soins qu’on attend de lui et sa responsabilité sont plus importants. Ici la Torah fait la différence entre “les dommages évitables”, comme la perte ou le vol, et les “dommages inévitables” comme un vol à mains armées ou la mort naturelle. Le gardien rétribué est responsable des premiers et absous par serment des autres (nichba veyotsé).
3) L’emprunteur : Exode XXII, 13- 14a c’est à lui que revient le plus haut degré de responsabilité. Contrairement aux deux premiers dont le soin accordé à l’objet concerne le propriétaire, cet objet lui a été confié pour son propre bénéfice. Il lui revient donc de le rendre comme il lui a été confié, intact, ou d’en restituer la valeur quelle que soit sa responsabilité s’il a été endommagé. Même si l’objet a été détruit par la foudre, il doit s’en acquitter ! (Il n’existe que deux exceptions à sa responsabilité absolue : le dommage qui a été causé malgré une utilisation conforme de l’objet ou le propriétaire était en sa compagnie au moment de la perte).
4) Le loueur : Exode XXII, 14b la Torah mentionne également un quatrième cas dans lequel l’individu est responsable de la propriété d’autrui, le cas de celui qui paie pour son utilisation, mais la Torah reste vague quant au niveau de sa responsabilité.
Le Talmud cite deux opinions sur son statut : Rabbi Yehouda estime qu’il est semblable au gardien non rétribué, responsable qu’en cas de négligence ; Rabbi Méir exprime l’avis que son statut est celui du gardien rétribué et qu’il est également responsable des “dommages évitables” comme la perte et le vol.
Pourquoi le loueur appartient-il à une quatrième catégorie ? Il est bien évident que ce ne sont pas là les seuls cas où une personne doit veiller à un objet appartenant à quelqu’un d’autre. Les scénarios menant à une telle situation sont virtuellement innombrables. Mais ils tombent tous dans l’un des quatre cas.
En fait, le Talmud envisage de nombreux cas, par exemple celui d’une personne qui trouve un objet perdu et en prend soin jusqu’à ce que le propriétaire soit trouvé, celui de quelqu’un qui détient quelque chose faisant l’objet d’une co-propriété, etc. Dans chacune de ces situations, le Talmud détermine à laquelle des quatre catégories ce cas appartient. Cela soulève une question : pourquoi dit-on qu’il existe quatre gardiens ? Pourquoi le loueur est-il considéré lui-même comme une catégorie si les lois régissant sa situation sont semblables à celles du gardien non rétribué (selon Rabbi Yehouda) ou à celles du gardien rétribué (selon Rabbi Méir).
D’après les mots du Talmud, exprimant l’avis de Rabbi Méir, “il existe quatre gardiens bien que leurs lois se divisent en trois groupes”. En fait, le classement des “quatre gardiens” n’est attribué qu’à Rabbi Méir. Selon Rabbi Yehouda, il n’existe en fait que “trois gardiens”, le loueur étant une forme de gardien non rétribué.
Au niveau spirituel Tout ce qui vient d’être dit s’applique également à la vie intérieure de l’âme et à sa relation avec le Créateur. Le rôle de l’homme dans la Création est celui d’un gardien. “Et l’Eternel prit l’homme et le plaça dans le Jardin d’Eden, pour y travailler et le garder”(Genèse II :15). Le Créateur nous confia Son monde, nous chargeant de la responsabilité de le garder et d’en développer les ressources et les potentiels qu’Il y avait mis et rendus accessibles à chaque individu. Les lois de garde de la Torah évoquent les questions les plus importantes de la vie.
La vie de qui est-ce, après tout ?
Possédons-nous un droit inhérent à la vie, la liberté et la poursuite du bonheur ou devons-nous gagner ces droits ?
Quelles sont nos responsabilités vis-à-vis de notre Créateur et les récompenses que nous pouvons attendre par réciprocité, et quel est le lien entre ces responsabilités et les récompenses ?
Est-il suffisant de faire de notre mieux et attendre que les bénédictions de la vie s’écoulent sur nous ou ces récompenses sont-elles obtenues selon nos accomplissements ?
Les 4 gardiens selon le modèle de Rabbi Méir représentent 4 approches de la vie.
1) La première est l’altruiste, le gardien non rétribué, l’individu qui représente l’idéal “Je n’ai été créé que pour servir mon Créateur” (Talmud Kidouchin 82b).
2) Le gardien non rétribué voit sa vie, ses aptitudes, ses possessions comme la propriété divine qui a été placée sous sa responsabilité pour “ la travailler et la garder ”. Il ne sent pas que Dieu lui doit quelque chose en compensation de ses efforts.
3) A l’autre extrême se situe l’emprunteur à qui l’on donne ce qui lui a été donné pour son profit. Pour lui, le but de la vie est son propre accomplissement et sa propre réalisation. Il se peut qu’il reconnaisse qui est le Propriétaire Ultime et accepte ses obligations envers Lui comme gardien (au point qu’il accomplit à la lettre chaque édit de la Torah), mais il ne ressent pas qu’il doit quelque chose à quiconque pour l’utilisation des bénédictions de la vie.
Le gardien rétribué et le loueur occupent l’espace intermédiaire entre ces deux extrêmes.
Quant à savoir “pourquoi sommes-nous là ?” ils diffèrent autant que le gardien non rétribué et l’emprunteur ; mais chacun tempère sa perspective sur la vie avec l’idée de rétribution.
4) Le loueur spirituel est un emprunteur en ce qu’il voit le but de tout comme l’accomplissement et le développement du moi. Toutefois, il sent qu’il doit ce privilège au fait de servir “aussi” son Créateur.
Le gardien rétribué est comparable au gardien non rétribué en ce qu’il voit l’accomplissement de la volonté divine comme le but ultime de la vie ; il ne diffère que parce qu’il se réserve un petit coin d’intérêt personnel. Il sent qu’il mérite aussi une petite part d’ “intérêt pour lui-même” en retour de son travail de gardien employé par le Tout Puissant.
Tous nos rabbis nous disent que l’Eternel se comporte avec nous “midah kenèguèd midah, mesure pour mesure”, nous répondant de la façon dont nous nous comportons et définissons notre relation avec Lui.
Ainsi le Baal Chem Tov (fondateur du hassidisme) interprète-t-il le verset : “Adonay hou tsile’ha, Dieu est ton ombre” (Ps 121: 5) comme signifiant que l’Eternel nous permet d’établir la base et le ton de notre relation avec Lui et répond en adéquation, tout comme l’ombre d’une personne qui bouge de concert avec ses mouvements.
L’homme a le libre choix de son mode de “gardiennage” pour définir sa vie.
Il peut choisir l’approche “gratuite” de l’emprunteur. Mais alors, dit l’Eternel, tu dois aussi prendre toute la responsabilité. Si les choses se passent mal dans ta vie, si tu erres et trébuches ou si des circonstances hors de ton contrôle te dominent, c’est ton problème. Après tout, tu as choisi tout seul ce que sera ta vie.
Ou bien l’individu peut endosser la définition du loueur auquel cas il est soulagé de certaines responsabilités. Parce qu’il se sent débiteur vis-à-vis de l’Eternel, il n’a pas besoin de subir tout seul les charges de la vie. Il en va de même pour le Gardien rétribué. Il est vrai qu’il ne s’est pas entièrement donné pour son travail de gardien, se réservant le droit d’une rétribution, mais son approche fondamentale de la vie n’est pas la sienne, mais celle de son Créateur.
Répondant mesure pour mesure, l’Eternel se lie à lui de façon identique : les “michpatim, les lois” qui gouvernent sa vie le protègent, dans une certaine mesure, d’un abandon total au “sort”, mais le laissent quelque peu exposé aux incertitudes et risques qui menacent l’existence.
Mais le gardien non rétribué est tenu pour non responsable de tout sauf d’une négligence évidente. Tant qu’il reste fidèle à sa mission dans la vie, il n’a pas à se soucier des menaces du monde matériel, c’est le résultat de la bita’hon, de la confiance. Comme le dit ce sublime texte du adon olam : beyado aFKiD rou’hi, je confie ma vie entre ses mains (racine PKD). Je ne puis résister à terminer ce commentaire en associant un autre mot relié à cette racine, c’est la référence « vaAdonay PaKaD…… » , et l’Eternel se souvint….
Confier et se souvenir ont les même racines en hébreu ; ce qui signifie ici, pour nous, que lorsque l’homme a abandonné son égo et se confie « en confiance » au Créateur,l’Eternel, dans son Alliance se souvient de lui. Puisqu’il a abandonné tous les vestiges de son moi, annihilé son ego, considérant la vie en termes de «service envers son Créateur», alors c’est en l’Eternel qu’il confie humblement la responsabilité de sa vie.

Rabbi Michel Liebermann

 

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