Noah

GENESE VI,9 – XI,32 Noah

Rabbi Michel Liebermann

Le récit de la Genèse nous décrit longuement le Déluge d’eau que l’Éternel fit déferler sur la terre. Le motif de ce cataclysme est issu de la corruption de l’humanité et “de toutes les créatures qui avaient perverti la terre”. Le texte de Beréchit décrit “que la terre était rempli d’iniquité” .Les seuls survivants, les “rescapés” sont Noah et sa famille ainsi que les épouses respectives L’arche construite par Noah, sur l’ordre Divin, contiendra sur trois niveaux, l’ensemble du monde humain : la famille Noah ainsi que les représentants du monde animal qualifiés de purs et impurs qui seront incorporés respectivement par 7 couples et 2 couples (Genèse 7 : 2). Noah et sa famille sont donc sauvés par Dieu, le reste du monde, de cet ancien monde perverti est englouti. Durant les 40 jours qui suivront la seule famille humaine jouira de la protection de l’Arche pendant que les eaux et les pluies détruiront tous les alentours. La crue de ces eaux, rappelle le texte (VII : 24) dura 150 jours, ce qui fit périr toute vie terrestre. Lorsque la terre fut sèche, sur l’injonction divine, Noah et sa famille quittèrent l’Arche. Sa tâche immédiate fut de reconstruire le monde, lequel avait été ruiné par la cruauté et l’égoïsme des humains. Ainsi il incombait à Noah de planter des arbres porteurs de fruits, de labourer la terre afin de produire la nourriture pour vivre.

Comment le plaisir de Dieu pour la création se convertit-il si rapidement en lamentation ! L´intervalle d´une seule paracha, durant 10 générations, on voit que l´humanité teint la terre de violence qui transforme le paradis en perdition.

Citons l´incomparable épopée de Milton, le Paradis Perdu : “Honte à l´homme ! Jusqu´aux Diables condamnés à l´enfer, signent la concorde qui est étrangère au comportement des hommes, créatures rationnelles bien qu´elles soient encore sous l´espérance de la grâce divine ; et bien que Dieu proclame la paix, attisent entre eux honte, aversion, querelles,se font des guerres cruelles et la terre détruisent pour terminer les uns, les autres se détruisant,… (Livre II : lignes 496-502)

La décision divine de détruire la civilisation est une mesure de la décadence de celle-ci et de la perte de toute espérance divine. La continuité de la vie humaine ne tient qu´à un fil, la faveur qu´un homme trouve encore aux yeux de Dieu.“Et Dieu parla à Noé et à ses fils avec lui, en ces termes… Cela sera le signe de l’alliance que Je vais établir entre Moi et toi, et chaque créature vivante qui est avec toi, pour toutes les générations. Mon arc en ciel, J’ai placé dans le monde… Quand l’arc en ciel sera vu dans le monde, Je Me rappellerai Mon alliance… Jamais plus les eaux ne formeront un flot qui détruira toute chair” (Genèse IX : 8-15).

L‘arc en ciel est, comme disent les scientifiques et les poètes, un phénomène naturel, les rayons du soleil passent à travers des gouttelettes suspendues dans l’atmosphère. Ces gouttelettes claires, cristallines réfléchissent la lumière, développant le spectre des couleurs qu’elles contiennent et forment un arc dans le ciel brumeux. Et pourtant, selon plusieurs traditions rabbiniques, avant le Déluge, ce phénomène naturel n’existait pas. Quelque chose dans l’interaction entre l’humidité de l’atmosphère terrestre et la lumière émanant du soleil ne se produisait pas pour qu’un arc en ciel puisse se former.

Pour les rabbis, ce ne fut qu’après le Déluge que la dynamique pour former un arc en ciel fut mise en place par le Créateur en signe de Son alliance nouvellement établie avec Sa création. Le spirituel et le matériel sont les deux faces d’une même réalité. Ce changement, dans la nature physique de l’interaction entre l’eau et la lumière, reflète une différence spirituelle entre les mondes pré et post-diluviens et la manière différente qui en résulte dont l’Eternel agit avec un monde corrompu.

Des différences contraires Un examen du récit que fait la Torah des 20 premières générations (10 de Adam à Noé, et 10 de Noé à Avraham) révèle deux différences primordiales entre le monde précédant le déluge et celui qui le suit. Les générations d’avant le déluge jouissaient d’une période de vie très longue. Noé lui-même vécut, nous raconte le Texte de Beréchit, jusqu’à 950 ans.

Le Zohar explique que c’était une ère de bienveillance divine dans laquelle la vie, la richesse et la prospérité s’écoulaient librement et sans discrimination d’en-Haut.

Après le Déluge, en revanche, nous observons un déclin régulier dans la longévité humaine.

Dix générations plus tard, Avraham sera “vieux” à l’âge de 100 ans (dans le Texte zakén). La seconde différence paraît étrange voire contradictoire par rapport à la première: après le Déluge, le monde gagne une stabilité et une permanence dont il ne jouissait pas dans l’ère antédiluvienne. Avant le déluge, l’existence même du monde dépendait de son état moral. Quand l’humanité se dégrada et tomba dans la corruption et la violence, l’Eternel dit à Noé: “la fin de toute chair est venue devant Moi, car la terre est remplie de violence par leur intermédiaire; voici, Je vais les détruire, eux et la terre”.

Après le Déluge, le Texte fait dire à l’Eternel, qu’Il fit le vœu : “Jamais plus Je ne maudirai la terre à cause de l’homme… ni ne détruirai toute créature vivante comme Je l’ai fait. Car tous les jours de la terre, (les saisons) pour les semailles et la moisson, le froid et le chaud, l’hiver et l’été, le jour et la nuit ne cesseront jamais”.

Les cycles de la vie et de la nature ne frôleraient plus l’annihilation chaque fois que l’homme lié à cette Alliance s’éloignerait de l’Eternel. Le monde post-diluvien serait un monde dont l’existence serait garantie, un monde désiré par son Créateur quelle que soit sa conformité à Sa volonté. Et le garant de cette promesse, le symbole de cette nouvelle permanence est l’arc en ciel.

Avant le Déluge, le rôle de l’homme dans la création résidait essentiellement dans le fait de réagir à l’engagement de l’Eternel dans le monde. On pourrait dire que le flot de vitalité divine dans le monde était abondant et sans inhibition, permettant à l’homme d’atteindre de grandes élévations matérielles et spirituelles. Ce que le Texte note, c’est que ces accomplissements consistaient simplement en l’acceptation par l’homme de ce qui lui était attribué d’en-Haut plutôt que les fruits de sa propre initiative. C’est en somme un monde où le terme de «gratitude» est totalement absent ; en tout cas dans la collectivité des humains.

Voyons cela sous la forme d’une allégorie : le monde antédiluvien était comparable à un élève brillant qui capte les enseignements les plus profonds de son maître mais manque d’aptitude à concevoir par lui-même une seule idée originale. Dans un tel cas, une fois corrompu, une fois qu’il a mis une distance entre son maître et lui et qu’il a désavoué leur relation, il perd sa raison d’être.

Quand l’homme cessa de dialoguer avec le divin, simplement de Lui parler ou de répondre, le monde ne trouva plus de place pour le Créateur. Après le Déluge, l’Eternel imprégna le monde d’un potentiel nouveau, celui de créer. Il lui attribua l’aptitude de prendre ce qu’il reçoit d’en-Haut et de le développer, l’étendre et l’élargir.

Le monde est maintenant comparable à un disciple qui a été entraîné par son maître à penser par lui-même, à utiliser les idées qu’il a étudiées et les appliquer à de nouveaux domaines. L’homme est désormais capable non seulement de pénétrer sa vie de la Présence divine mais aussi d’utiliser son potentiel d’une façon nouvelle et originale.

Un tel monde est, par certains aspects, plus “faible” que celui qui repose essentiellement sur la grâce divine. Il est plus indépendant et, par là-même, plus sujet aux limites et à la mortalité de la condition humaine. Cela explique la vie plus courte des générations post-diluviennes. Mais, en dernière analyse, un tel monde perdure davantage: même s’il perd de vue son origine et son dessin, il garde la possibilité de se réhabiliter et de restaurer sa relation avec son Créateur. Parce qu’il possède un potentiel indépendant pour s’auto-renouveler, il peut toujours réveiller ce potentiel, même après qu’il soit resté en sommeil pendant des générations.

Observons que nous ne sommes pas tout le temps braqués sur des « choses », des « éléments », découvrons ensemble un élément dans la nature : une conséquence. L’arc en ciel est l’événement naturel qui symbolise le mieux le nouvel ordre post-diluvien. L’humidité se lève de la terre pour former des nuages et des gouttes d’eau qui captent la lumière du soleil. Une substance moins raffinée absorberait tout simplement la lumière. Mais la pureté et l’aspect translucide de ces gouttelettes leur permettent de renvoyer les rayons qu’elles captent de telle manière qu’elles révèlent les nombreuses couleurs présentes dans chaque rayon de soleil. Le monde antédiluvien n’avait pas d’arc en ciel. Rien en lui ne pouvait s’élever d’en-bas pour agir avec ce qu’il recevait d’en-Haut et le développer. Telle était sa nature spirituelle; la conséquence en était que les conditions pour un arc en ciel physique n’étaient pas réunies et ne pouvaient se développer. L’humidité qui montait ne pouvait qu’absorber mais non réfléchir la lumière du soleil.

Manquant de potentiel créatif, le monde antédiluvien fut laissé sans raison d’être et droit de vivre quand il cessa de recevoir d’en-Haut la substance divine. Puis vint le Déluge. Les pluies qui détruisirent un monde corrompu le purifièrent également, laissant après elles un monde nouveau: un monde qui se lève pour rencontrer et transformer ce qu’il reçoit, un monde qui possède la translucidité et le raffinement nécessaires pour développer les dons qu’il reçoit en nouvelles et originales nuances de couleurs et de lumière. Quand ce monde s’éloigne, l’Eternel voit Son arc en ciel et cette vue le dissuade de la destruction. Car l’arc en ciel atteste la nouvelle maturité du monde, sa capacité à s’élever de sa situation présente et à reconstruire sa relation avec le divin. Alors, à nous, si nous avons bien compris, de participer à l’histoire du monde, de notre monde.

Rabbi Michel Liebermann

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