Vayéchév

5778 Vayéchév Genèse XXXVII,1 – XL,23

rabbi Michel Liebermann

L’étude de cette thématique est complexe. Nombreux sont les personnages qui figurent dans l’environnement de Jacob d’abord, ses fils qui n’ont pas (eux non plus) intégré le principe de fraternité ; les difficultés et les visions de Joseph ainsi que les conséquences qui en découlent (jalousie des frères, désirs de meurtre, vente en tant qu’esclave), une parenthèse se présente avec les relations compliquées de Juda et de Tamar d’où l’on apprend les lois du lévirat (loi utile dans la préservation de l’héritage). Puis s’ensuit les périples de Joseph en terre égyptienne, où il se révèle être un excellent oniromancien en décryptant les rês du pannetier et de l’échanson.

Concentrons-nous sur les rêves de deux rêveurs : Joseph, ici dans notre Texte, et ceux du Pharaon, apparaissant plus loin dans le livre de l’Exode.

Plusieurs éléments présentent à travers notre paracha des enjeux considérables, lesquels obligent des définitions plus approfondies. Le parallèle entre ces deux types de rêves qui se révèlent dans le Texte nous invitant à un voyage intérieur, aussi bien dans l’âme du juif que dans celle de la collectivité d’Israël. Certains aspects avaient été discutés dans son temps avec mon père za’l qui nous a quitté, trop tôt pendant Hanouccah, période de kislev qui nous conduit à la quête de la lumière. J’ai considéré qu’il était opportun de lui rendre hommage et d’associer ses pensées au développement des explications de cette paracha. De plus, outre l’approche symbolique, c’est bien de l’axe comportemental qu’il faudra regarder de près : être dans la spéculation c’est bien, et être dans la pleine réalité, les pieds sur terre face à ses devoirs, c’est encore mieux.

Vayéchév, et la Sidra suivante de Miketz, ont un thème commun : les rêves. Dans Vayéchév, on nous parle des rêves de Joseph et de Miketz des rêves de Pharaon. Les deux protagonistes rêvaient par deux fois, et dans chaque cas, les rêves partageaient une signification unique, véhiculée par des symboles différents.

Voici en substance les deux catégories de rêves :

ceux de Joseph, décrits dans Gen. 37,6 : « écoutez, je vous prie, ce songe que j’ai eu. Nous composions des gerbes dans le champ, soudain ma gerbe se dressa, elle resta debout ; et les vôtres se rangèrent à l’entour et s’inclinèrent devant la mienne »

puis Gen 37,9 : « j’ai fait encore un songe où j’ai vu le soleil, la lune et onze étoiles se prosterner devant moi »

ceux du Pharaon dans Gen. 41 sur 7 versets de 1 à 7 : « 1 Au bout de deux ans, Pharaon eut un songe. Voici, il se tenait près du fleuve. 2 Et voici, sept vaches belles à voir et grasses de chair montèrent hors du fleuve, et se mirent à paître dans la prairie. 3 Sept autres vaches laides à voir et maigres de chair montèrent derrière elles hors du fleuve, et se tinrent à leurs côtés sur le bord du fleuve. 4 Les vaches laides à voir et maigres de chair mangèrent les sept vaches belles à voir et grasses de chair. Et Pharaon s’éveilla. »

5 Il se rendormit, et il eut un second songe. Voici, sept épis gras et beaux montèrent sur une même tige. 6 Et sept épis maigres et brûlés par le vent d’orient poussèrent après eux. 7 Les épis maigres engloutirent les sept épis gras et pleins. Et Pharaon s’éveilla. Voilà le songe.

Quelle est la différence significative entre les rêves de Joseph et de Pharaon? Pourquoi ont-ils rêvé deux fois? Et quelle est l’implication de leur symbolisme détaillé? Les réponses sont données en termes de recherche contemporaine de chacun de nous en route et en quête du divin.

Commençons par le début : il y a deux rêveurs et quatre rêves : Au début de la Sidra de cette semaine, on nous parle des deux rêves de Joseph. Les deux ont la même signification : que Joseph «régnerait» sur ses frères et qu’ils lui rendraient hommage. Le deuxième rêve a simplement ajouté que le «soleil et la lune» – (selon le Midrache les parents seraient inclus dans cet hommage).

Il y a un parallèle frappant entre cette dernière et Sidra (Miketz) de la semaine prochaine, qui relate les deux rêves de Pharaon, qui partageaient également une seule signification. Mais dans le cas de Pharaon, la Torah énonce une raison pour laquelle il aurait dû y avoir deux rêves: «Parce que la chose est établie par le divin, et l’Eternel l’accomplira bientôt.»

Des rêves de Joseph, aucune explication n’est donnée sur leur répétition ; l’information additionnelle que le second véhicule aurait pu faire allusion au premier. Nous devons conclure que les deux rêves de Joseph, même s’ils vont dans le même sens, sont des allusions à deux choses différentes. Quelles sont ces deux choses? Et, puisque, comme dit le verset maasé avot simane labanim, « les actions des Pères sont à la fois un signe et une leçon pour leurs descendants,» quelles sont leurs implications pour nous? Car les actes de Joseph sont inclus dans les œuvres des Pères, car il a amené l’œuvre de Jacob dans le monde comme l’indique le verset 37,2 : « élè toldot Yaakov : Yossef……. “Ce sont les générations de Jacob : Joseph. . . “

Observons maintenant les matériaux qui interviennent dans les 2 rêves : les gerbes (de blé) et les étoiles. Les deux rêves de Joseph ont la différence suivante. Le premier concerne les choses de la terre: «Et voici, nous lions des gerbes au milieu d’un champ.» Mais le second concerne les cieux: «Le soleil et la lune et onze étoiles».

Les deux rêves de Pharaon, cependant, avaient un symbolisme terrestre régressant en fait du domaine des choses vivantes (les sept vaches) à celui des plantes (les sept épis de maïs). Car Pharaon n’avait aucun lien avec le royaume des cieux. Et tandis que ses rêves représentent une régression, Joseph affiche une ascension dans la sainteté. Cette distinction entre Joseph et Pharaon illustre l’une des caractéristiques uniques du juif, à savoir qu’il est simultanément impliqué à la fois dans le matériel et dans le spirituel, dans ce monde et dans le prochain. Ces deux mondes ne sont pas séparés dans le temps – un présent mondain et un autre mondain. Le juif est au contraire lié à une réalité spirituelle plus élevée, même au milieu de ce monde. Il se tient sur une «échelle» posée sur la terre dont le sommet atteint le ciel »et se déplace à son service du mondain (« terre ») à la spiritualité la plus exaltée (« ciel »), toujours ascendante.

La Torah est précise, et chaque détail contient une leçon qui a une incidence sur notre conduite dans la vie. L’implication du fait que les rêves de Joseph concernaient deux mondes (la terre et le ciel) et avaient pourtant un seul sens, est que le juif doit fusionner sa double implication, avec le matériel et le spirituel, en un seul. Non seulement il ne doit pas y avoir de tension entre ses deux mondes, mais le matériel doit contribuer à sa vie spirituelle jusqu’à ce qu’il soit lui-même spiritualisé. L’idée que les actes physiques comme manger et boire sont dirigés vers l’Eternel, est une chose naturelle pour chaque Juif.

Il y a une histoire à propos d’un hassid qui, en présence de ceux deux fils, pour démontrer son point de vue sur les vertus, il demanda à l’un d’eux :

Yankele, as-tu mangé?”

Le fils a répondu : “Oui”.

“As-tu bien mangé?”

“Je suis satisfait, barou’h Hachém, (que l’Eternel soit béni).”

“Pourquoi as-tu mangé?”

Pour vivre.”

“Pourquoi vistu?”

Pour être un Juif et faire ce que l’Eternel souhaite” En disant cela, l’enfant soupira. Le hassid reprit : «Vous voyez, les enfants un Juif par nature mange et vit pour être Juif et faire ce que l’Eternel lui a dit ; et puis, comme toi Yankele, il soupire encore. Et pourquoi tu as soupiré…….. parce qu’on n’a pas encore atteint la vérité ultime, et aucun d’entre-nous n’a pu l’atteindre.”

Du fait que le Juif pose une intention spirituelle dans chaque acte physique, les actes eux-mêmes sont spiritualisés. C’est aussi ainsi que l’on peut comprendre les paroles du maître du Hassidisme, le Baal Chem Tov : Là où sont les désirs profonds de homme, Il (l’Eternel) est là.”

La signification des gerbes en faisceaux : Ceci, alors, est la signification du fait que Joseph a eu deux rêves. Quelle est la signification du contenu détaillé de chacun? La première commence: «Nous étions en train de lier des gerbes au milieu d’un champ». En d’autres termes, cela commence par le travail, activité totalement absente des rêves de Pharaon. Dans le domaine de l’impureté, le travail (avodah, l’effort impliqué dans le service divin) peut être absent, comme nous le trouvons écrit lors de la révolte du peuple contre Moïse : «Nous mangions en Egypte gratuitement» (hinam, gratuitement, c’est-à-dire sans l’effort des Mitsvot).

Mais les récompenses de la sainteté (les émanations du Divin) ne viennent que par l’effort. Ainsi, l’ascension de chaque juif sur l’échelle de la Terre au Ciel doit – dès le début – impliquer le travail de dédier ses actions physiques à la sainteté (qedoucha). La nature de ce travail – comme dans le rêve de Joseph – est de donner des gerbes. Nous naissons dans un monde de dissimulation qui est comme un champ de blé, dans lequel les choses et les gens, comme les tiges de maïs, se séparent, vivent séparément, dans et pour eux-mêmes (chacun chez soi et chacun pour soi). Chez l’homme, nous appelons cette orientation vers le soi, «l’âme animale», qui crée la diversité et la séparation. Et la mission du peuple juif est d’aller au-delà, liant comme des gerbes les multiples facettes de son être au service unifié de l’Eternel, un service qui transcende le moi et la séparation.

Dans le rêve, les gerbes, après avoir été attachées, se prosternèrent devant la gerbe de Joseph. Et donc, pour nous, l’étape suivante du service doit être «s’incliner», la soumission à ce qui est plus haut que nous. Les Juifs, quels que soient les adjectifs qu’ils se collent entre-eux (religieux – communautaire – laïc – libéral – politique – sportif…..) forment une unité, comme la métaphore des 4 éléments du loulav ; ils forment oui, l’unité, comme s’ils étaient les membres d’un même corps. Et tout comme un corps n’est coordonné que lorsque ses muscles agissent en réponse au système nerveux du cerveau. La santé spirituelle du corps collectif des Juifs dépend de leur réceptivité à leur «tête» – (quand il y en a un, qui incarne la collectivité de toutes ces tendances) c’est le chef spirituel de la génération. C’est lui qui l’instruit pour que ses membres individuels agissent en harmonie avec leur but propre. En effet, intérieurement, cette soumission précède l’acte d’unifier son existence au service de divin. La capacité à réaliser cette «union» découle de la soumission intérieure au chef spirituel de la génération. Mais la manifestation extérieure de ce service suit l’ordre du rêve de Joseph: d’abord la «liaison», puis la soumission.

La signification des étoiles : Mais c’est au niveau du premier rêve de Joseph. Le service à ce niveau est encore limité à la «terre» – les limites de l’existence physique. Et il reste au peuple juif à transcender ces contraintes, dans l’acte de techouva (“repentance”, ou plus correctement, “retour”). Le véritable processus de la techouva vient quand “l’esprit retourne à Dieu qui l’a donnée“; c’est-à-dire quand l’âme du juif retrouve son état primitif, tel qu’elle était avant son incarnation. Cela ne signifie pas que l’âme et le corps devraient se séparer ou que l’existence corporelle soit niée, mais que le corps cesse de cacher la lumière de l’âme. C’est le but ultime de la descente de l’âme dans le corps au sein d’une existence physique – que sans nier ou se tenir à l’écart de ce mode d’existence – l’âme devrait conserver sa proximité immédiate avec la source divine. C’est la signification du deuxième rêve de Joseph. Il parle du peuple juif qui a déjà dépassé le service qui est confiné à la «terre». Il a quitté le monde de la «séparation» – l’état où les choses existent en soi et pour elles-mêmes – et n’a plus besoin de «lier».

Ensemble les éléments schismatiques de son être. Son service est maintenant entièrement au niveau du «ciel», le chemin du retour à l’état primitif de l’âme. Mais l’acte de soumission à la «tête» du corps collectif du peuple juif se répète dans ce rêve (où le soleil, la lune et les onze étoiles s’inclinent). Cela implique clairement que cette attitude intérieure de référence ne se limite pas au Juif qui travaille encore “sur le terrain”, mais s’étend au Juif qui a déjà atteint, pour ainsi dire, les cieux. Certes, il n’a plus besoin de conseils pour éviter les dissimulations et les distorsions que la vie physique peut apporter à son regard spirituel. Mais même à ce niveau, il doit encore agir en harmonie avec les autres Juifs dans la réponse collective à leur chef spirituel.

Comprenons alors ces échelons de l'échelle vers le ciel : Ceci, alors, est le chemin tracé pour chaque Juif par les rêves de Joseph. Il y a d'abord le «travail sur le terrain», l'effort (avodah) pour unifier un monde d'existences séparées et de moi divisés, au service de l’Eternel (que j’appelle ici «lier les gerbes»). Et bien que le peuple juif soit appelé bné élim «les fils des princes», cela n'implique pas que cet effort puisse être omis. Nous ne sommes pas qualifiés du titre de héritier (al tikra banayi’h), mais bien de bâtisseurs (ella bonayi’h). Car les récompenses de la sainteté doivent être travaillées dans ce monde. Et ce sont des récompenses qu'il nous est impossible d'anticiper : elles seront «trouvées» sur notre parcours, c'est-à-dire, qu’elles sont inattendues. Nous lisons: "Si un homme te dit: J'ai travaillé et je n'ai pas trouvé (une récompense), ne le crois pas. S'il te dit, je n'ai pas travaillé, mais je l'ai encore trouvée, ne le crois pas. Mais s'il dit, j'ai travaillé et je l'ai trouvée, crois-le. »
Deuxièmement, à tous les niveaux de service, et cela est encore plus difficile, il doit y avoir soumission à la «tête» du «corps» du peuple juif. Et puis, comme nous l'avons dit dans le Pirké Avot ( les Maximes des Pères), quand «ta volonté s’est annulée (face à Sa volonté)», il s'ensuivra que «Il annulera la volonté des autres face à ta volonté», les dissimulations de ce monde de pluralité et de désunion (les «autres») perdront leur pouvoir, et nous serons ouverts au flot de la révélation et de la vie spirituelle qui est incarnée en exemple par la vie de Joseph et la quête de la justice.
Rabbi Michel Liebermann
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