Vayétsé

5778 Beréchit paracha Vayétsé Genèse XXVIII,10 – XXXII,3

Rabbi Michel Liebermann

 

Il y a de nombreuses années vivait un homme qui était le paradigme de l’amour. Il aimait Dieu et il aimait toutes les créatures de Dieu. Sa maison était ouverte aux voyageurs et aux passants, son cœur à tous les nécessiteux. C’est de cet homme que l’attribut divin de l’amour disait : “Tant qu’il était là, il n’y avait rien à faire pour moi, car il a fait mon travail à ma place” (Sefer HaBahir, portail 22, chapitre 4). Cet homme avait deux fils. Le fils aîné était un homme aimant, sensuel et expansif. Le deuxième fils, cependant, était d’une nature plus introvertie : un homme silencieux et réservé, avec une autodiscipline qui frisait la dureté. La différence entre eux a été encore accentuée quand ils se sont mariés et ont eu des enfants : le fils aîné a engendré un clan célèbre pour sa passion débridée, tout en étant très hospitalier, alors que le deuxième fils fut un enfant qui appliqua la sévérité à l’extrême, devenant un guerrier sans cœur, un meurtrier sanglant. L’aîné est le fils de son père, disent les gens. Le deuxième fils semble avoir acquis sa nature ailleurs. Il y a échec, c’est le paradoxe entre apparence et ressemblance, un vrai problème d’approximation.

Les cyniques de ce temps : La section Torah de Toledot (Genèse 23-26), qui raconte la vie et la progéniture d’Isaac, commence : “Et ce sont les descendants d’Isaac, le fils d’Abraham, Abraham a engendré Isaac.” Mais si Isaac a déjà été identifié comme le fils d’Abraham, pourquoi le verset répète-t-il qu’Abraham a engendré Isaac ?

Rashi explique : Les cyniques de cette génération disaient que Sarah était tombée enceinte du roi Avimele’h, puisqu’elle n’avait pas réussi à concevoir dans toutes les années qu’elle était avec Abraham. Qu’est-ce que l’Eternel a fait ? Il a formé le visage d’Isaac afin de ressembler à celui d’Abraham, pour que tous puissent attester qu’Abraham avait engendré Isaac. C’est la signification du verset : Isaac (est certainement) le fils d’Abraham (puisqu’il y a une preuve que) Abraham a engendré Isaac.

Il y a plusieurs choses curieuses à propos de l’explication de Rashi :

  1. a) La Torah indique clairement qu’Avimele’h n’a pas touché Sarah. Pourquoi devrions-nous nous préoccuper de ce que disaient les cyniques de la génération ? b) D’autre part, si la Torah, pour quelque raison que ce soit, juge nécessaire de faire allusion à cette preuve, ne l’aurait-elle pas fait dans son récit de la naissance d’Isaac ? Pourquoi attend-il le récit du mariage d’Isaac et de la naissance de ses enfants, plusieurs décennies plus tard ?
  2. c) L’implication est que la ressemblance d’Isaac avec Abraham était un événement extraordinaire, conçu par l’Eternel pour attester de la paternité d’Isaac (Que fit l’Eternel ? Il forma le visage d’Isaac …). Mais n’est-il pas naturel qu’un fils ressemble à son père ?

 

Trois éléments que nous apprenons des trois patriarches :

Nos sages nous disent que les trois pères du peuple d’Israël, Abraham, Isaac et Jacob, incarnaient les trois attributs de Hessed (amour, bienveillance), de la Gevourah (sévérité, retenue) et de Tiferet (harmonie et vérité).

 

Abraham fut récompensé par son amour prodigieux du divin, son hospitalité (ha’hnassat or’him) sa charité (‘hessed), sa campagne d’intercession en faveur des condamnés (voir le plaidoyer pour le sauvetage des habitants de Sodome etc.), et son effort de toute une vie pour éclairer son prochain.

 

La Gevoura d’Isaac a été exprimée dans sa grande crainte révérencieuse de l’Eternel et son auto-discipline exigeante (c’est aussi le din, la rigueur).

 

L’attribut de Jacob, Tiferet, était sa capacité d’harmonie et de vérité : sa capacité à intégrer les divers traits de son âme dans un tout cohérent.

 

Et voici la nouveauté : Dans Jacob, les pulsions polaires de Hessed et de Guevoura ont été mis en synergie dans un caractère tout-étreignant et durable – un caractère consistant et persistant qui sont les caractéristiques de la vérité. Ainsi Jacob fut capable de persévérer et de prospérer dans la grande diversité des conditions qu’il allait rencontrer dans sa vie, y compris ses années en Terre de Canaan sous la tutelle des grands érudits de son temps (comme l’enseigne le Midrache : Jacob étudia dans l’école de Sem et de Ever), puis, au service du futur beau-père Laban le trompeur. Et ce n’est pas fini, il y a sa confrontation avec Esaü, puis l’histoire de ses femmes, de ses enfants, de Joseph et son séjour dans l’Egypte dépravée.

De nos trois pères nous héritons ces trois composantes du caractère juif. D’Abraham, nous héritons de la légendaire philanthropie et de notre conscience sociale. D’Isaac est né notre yirat shamayim inné (la crainte révérencieuse du Ciel) et la retenue morale. Jacob imprègne nos âmes du don de la vérité : notre engagement à l’apprentissage et à l’érudition de la Torah, l’harmonisateur ultime des diverses forces de l’âme et de la création, et le secret de notre persévérance à travers les convulsions de l’histoire.

Comme l’exemple de Jacob le démontre, le hessed et la gevourah ne s’excluent pas mutuellement. Au contraire : lorsqu’elles sont correctement appliquées, chacune complète et renforce l’autre. En effet, le hessed qui n’est pas retenu par la gevourah, ou la gevourah qui n’est pas tempérée par le hessed, est en réalité contraire à ses propres objectifs.

Pour illustrer cela : un père étreignant son enfant est un acte magnifique ; mais s’il embrassait l’enfant avec une force égale à l’intensité de son amour, il l’écraserait fatalement. Donc, l’acte d’amour doit être vérifié avec la retenue de la gevourah. Tout amour doit y avoir un fond de respect mutuel, de modestie et de retenue dans la relation, de peur qu’il ne se désintègre en un pseudo-amour exploiteur et aliénant qui n’est autre que le rapprochement de deux individus.De même, l’exécution de la justice est une initiative gevourah classique, dans le but d’établir une société respectueuse de la loi. Mais un code légal et pénal qui n’est pas tempéré par la compassion écrase la société qu’il veut préserver. Ou, pour citer un autre exemple de gevourah, la soumission à l’autorité est cruciale pour la productivité de toute institution communale, que ce soit une armée, une usine de production ou une salle de classe ; mais un soldat, un ouvrier ou un étudiant serait intimidé jusqu’à devenir tellement intimidé, voire incompétent, à moins que ses supérieurs ( ??!) ne lui fassent part d’une certaine mesure d’affinité et de compassion.C’est pourquoi l’harmonie et la vérité sont les deux visages de Tiferet. L’amour désinhibé n’est pas plus aimant que l’amour retenu, ni la justice intransigeante n’est plus juste que la justice mitigée par la compassion. Au contraire : une chose est la plus vraie et la plus durable quand elle englobe des éléments de ses contraires et les incorpore comme les validateurs de ses propres principes et de ses buts.

 

C’est écrit sur le visage Là réside la signification plus profonde de la spéculation par les cyniques de cette génération quant à la paternité d’Isaac. Et pour reprendre la terminologie de Rachi, Ismaël, fils d’Abraham par la servante égyptienne de Sara, Agar, semblait être pour les cyniques le vrai fils d’Abraham : vigoureux, généreux et généreux, il était manifestement dans le moule abrahamique ; en effet, il était encore plus passionné que son père plus retenu.

De l’autre côté, l’introverti et stoïque Isaac ne semblait guère être l’enfant de son père. Et puis Isaac s’est marié et a engendré des jumeaux. Le plus jeune, Jacob, était un jeune homme doux et studieux, et l’on pouvait discerner en lui à la fois la réserve de son père et la gentillesse de son grand-père. Mais Ésaü, l’aîné, était un produit à part entière de la sévérité d’Isaac, tout comme Ismaël (qui serait le « demi-oncle » d’Esau) avait hérité et dépassé la passion de son père Abraham. Pour les cyniques, la disparité entre père et fils semblait maintenant encore plus clairement définie : le véritable héritier d’Abraham serait Ismael, tandis que la Gevourah d’Isaac, plus tard amplifiée par Esaü, représente une nouvelle souche anti-abrahamique parmi ses descendants.

Pourtant, la vérité était le contraire : la convoitise d’Ismaël était une corruption, ce n’est qui n’est pas du tout une amplification de l’amour d’Abraham – tout comme la cruauté d’Esaü était une perversion de l’introversion de son père.

Le véritable et unique héritier d’Abraham est dans notre cas bien Isaac, car bien que le caractère émotionnel d’Isaac fût différent, même opposé, de celui de son père Abraham, tous deux étaient attachés au dévouement avec leurs traits de caractères respectifs au service de leur Créateur. Voilà l’objectif des deux premiers patriarches : servir le Créateur et participer à la création.

En effet, pour l’ensemble des exégètes ce n’est que par l’intermédiaire d’Isaac (symbolisé par la ligature akédat Yitshak) que le patriarche Abraham, dans ses traits de caractères, a pu se réaliser complètement et devenir Jacob, la synthèse parfaite de l’amour et de la crainte, de l’expansion et de la retenue, de la passion et de l’engagement. C’était à cette vérité que le texte biblique attestait en rendant le visage d’Isaac identique à celui d’Abraham. C’était un phénomène surnaturel, puisque la ressemblance d’Isaac avec Abraham n’était pas externe – extérieurement, ils étaient certainement différents – qui dépassait le caractère et le tempérament pour l’essence même de la volonté et de l’âme. Néanmoins, le texte nous fait comprendre que l’Eternel désirait que leur apparence reflète leur ressemblance par excellence, et la Torah nous rapporte ceci comme une leçon éternelle : qu’en tant qu’enfants d’Abraham, Isaac et Jacob, nous aussi, nous avons le pouvoir d’unir nos divers caractères et nos pulsions à leur fin commune, intrinsèque, et exprimer cette unanimité de but sur le visage de nos vies – notre niveau de comportements les plus externes.

 

Rabbi Michel Liebermann

 

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